En 1821, un petit bourgeois d’Avignon, Alexis Charles Berbiguier de Terre-Neuve Du Thym, fit paraître trois ouvrages d’affilée relatant les malheurs de son entière existence. Ses souffrances débutèrent quand, jeune adulte, il se fit tirer les cartes du tarot par deux femmes qu’il qualifie de démoniaques et qui, justement, le mirent, à la suite de cette opération, sous la coupe de démons aux incarnations multiples, qu’il nommera les farfadets. Edités à compte d’auteur, ses ouvrages, au lectorat plus que confidentiel, constituent un sommet de littérature paranoïaque. Les farfadets sont à l’origine non seulement de tous les maux de Berbiguier, mais aussi de ceux l’humanité entière. Relisant l’Histoire comme l’actualité sous son prisme «farfadéen», Berbiguier livre un témoignage à la fois inquiétant et comique des obsessions qui peuvent imprégner certaines consciences humaines dans un contexte temporel et politique donné. Car Berbiguier fait paraître ses livres en plein «backlash» post-époque des Lumières, au cœur de la restauration bourbonne de Louis XVIII.
L’avènement des Lumières voyait le triomphe de la raison sur la superstition, la victoire des avancées démocratiques et égalitaires sur la verticalité du pouvoir. Produit de son époque restauratrice de la monarchie et d’un catholicisme réactionnaire, Berbiguier, entre deux combats dans sa chambre à coucher contre les farfadets invisibles, écrit tout l’amour qu’il porte à son souverain bien aimé, le mal qu’il pense des philosophes et des révolutionnaires («tous les révolutionnaires sont des farfadets») et sa dévotion absolue à un Dieu omnipotent auquel il se soumet corps et âme; il est par ailleurs persuadé que Dieu lui a donné mission de détruire les farfadets sur Terre.
Ainsi la folie de Berbiguier, aussi extrême soit-elle, reflète comme un miroir déformant les affres de sa société. Elle en est à la fois le reflet et la conséquence: dans le cadre d’une société oppressive, quand la solitude humaine ne peut se raccrocher à aucun projet collectif émancipateur, l’issu qui frappe les âmes sensibles peut être le basculement dans la folie.
Si le texte de Berbiguier est riche de fulgurances poétiques – il sera redécouvert par André Breton et les surréalistes – et ne doit pas se réduire à la seule lecture politique, il serait dommage d’occulter ce décryptage. Car notre époque est, elle aussi, celle d’un «backlash» violent, qui voit le colonialisme, le racisme, le sexisme, la paranoïa, les références messianiques les plus obscures imprégner de nombreuses sphères de la société, à commencer par les plus hautes instances politiques sur les différents continents.
Après l’ouvertures des consciences et les bouleversements sociaux des années 60, la courte parenthèse enchantée de la chute des dictatures de l’Est et de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud dans les années 90 et les timides progrès en termes d’égalité de genre, le «backlash» réactionnaire a frappé, dès l’orée du XXIe siècle, l’humanité de plein fouet, au niveau sociétal comme politique. Cette réalité contemporaine engendre, elle aussi, des réactions étranges: une aliénation collective grave qui voit les peuples accorder de plus en plus de crédit aux différentes incarnations politiques du néofascisme, et, comme du temps de Berbiguier, des destins individuels de personnes qui vacillent dans leur tête. L’essor des masculinistes, des complotistes et autres individus distordant la réalité au lieu de se donner les moyens intellectuels de l’affronter sont un symptôme marquant des répercussions psychologiques du «backlash». Ainsi dans les délires de Berbiguier, à savoir un fou du XIXe siècle, on trouve des réminiscences frappantes avec certains types de ces délires modernes. Qu’on en juge par cet extrait de son tome 3: «Les femmes sont en général, capables de se porter à toutes les extrémités; il n’est pas de démons, de furies, de mégères, ni même d’antéchrist tous habitants des enfers, capables de les imiter.»
Un dernier parallèle: s’il faut d’abord percevoir l’avènement du trumpisme sous l’angle de la continuité impériale raciste de la classe dominante nord-américaine et non comme une anomalie, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la nature mentale du locataire de la Maison-Blanche (la bien nommée) qui incarne à un degré paroxystique la xénophobie, le masculinisme, la bigoterie rance et distord la réalité dans des proportions parfaitement délirantes et surréalistes. Qui aurait pu imaginer que la folie d’un anonyme du début du XIXe siècle pourrait faire écho à celle de l’homme le plus puissant de la planète au XXIe? A la différence notable que, contrairement au psychopathe yankee, Berbiguier ne fit jamais de mal à personne.