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Il ne devrait pas y avoir de Gênes

Sur le pont de l’Ocean Viking

Nous venons de terminer une seconde mission. Nous avons traversé un medicane, un ouragan méditerranéen. Croisé un navire russe attaqué par des drones, au risque de provoquer une catastrophe écologique majeure. Assisté, à distance, aux premières secousses d’un conflit plus large.

Et puis, nous avons attendu.

Pendant des heures, à quelques milles de la plateforme gazière de Miskar, au large de la Tunisie. Dessus, 116 personnes bloquées depuis quatre jours. Parties sur deux embarcations. La tempête les a jetées contre cette masse de métal. Un refuge de fortune, battu par le vent, posé au milieu de la mer.

Une plateforme est stable. C’est précisément ce qui a compliqué les choses. Sauvetage? Transbordement? Danger immédiat? Il aura fallu plus de trente-six heures pour trancher. Trente-six heures pendant lesquelles 116 personnes ont attendu. A la vue d’un navire de secours. Dehors, dans le vent. Dans le froid. Pendant que, quelque part en Europe, des discussions tentaient de qualifier leur détresse. Kafka n’aurait rien eu à ajouter.

A bord, nous regardions à la jumelle. Nous avions traversé la tempête, elles et eux aussi. Et pourtant, nous attendions une autorisation. Celle de mettre à l’eau nos bateaux rapides. D’aller les chercher.

L’autorisation arrive enfin. Tout est prêt. Nous avons eu le temps de penser chaque geste, chaque approche. La houle reste forte. C’est une première: secourir des personnes depuis une plateforme.

Les équipes partent. Nous ne pouvons pas monter à bord de la structure mais les échanges avec l’équipage sur place ont été clairs: des femmes, des enfants, des personnes épuisées, malades.

Nous préparons un plan médical d’urgence. Le premier bateau revient. Vingt personnes à bord. Des femmes. Des enfants. Deux bébés. Trente-six heures pour décider si deux bébés doivent être secourus d’une plateforme gazière, au milieu de la mer.

Les rotations s’enchaînent. 116 personnes à bord. Et toujours la même mécanique: triage médical, douche, vêtements propres, nourriture, repos.

La nuit tombe. Aucun port ne nous est assigné. Le droit maritime est pourtant clair: un lieu sûr doit être attribué sans délai, au plus proche du sauvetage. Mais le droit se heurte aux politiques.

Gênes. Ce sera Gênes. Dix jours de navigation, aller et retour. Dix jours d’absence de la zone d’opération. Des dizaines de milliers de coûts inutiles. Et 116 personnes qui attendent encore. Pourquoi? Les réponses sont floues, quand elles existent. Saturation des dispositifs d’accueil, dit-on parfois.

Gêne politique, plus souvent. Parce que nous secourons. Parce que nous rendons visible.

Alors on éloigne. On ralentit. Pour contenir un «flux migratoire», on use des organisations civiles, financées par des citoyennes et citoyens. On contourne le droit. On banalise l’attente. On fragilise la vie.

Après sept années à SOS MEDITERRANEE, ce qui frappe, ce n’est plus seulement l’urgence. C’est l’érosion. L’érosion du droit. L’érosion des principes. L’érosion du tolérable.

Pendant que nous remontons vers le nord, à 15 km/h, nous apprenons que nos invités auraient dû être plus nombreux. La tempête que nous avons traversée, ils l’ont traversée aussi. Certains sont tombés. Disparus. Les récits sont fragmentés. Confus.

Alors nous faisons ce que nous pouvons. Nous rencontrons ces 116 personnes. Nous essayons de rendre ces quelques jours dignes. Supportables.

Dix-sept nationalités. Douze dans notre équipage. Vingt-neuf au total, à bord de ce navire rouge, au milieu de la mer. Une cohabitation simple, évidente. Une démonstration, à elle seule.

Le port change finalement. Ce ne sera pas Gênes, mais Marina di Carrara.
Le débarquement est toujours aussi difficile. Pour elles et eux. Pour nous. En nettoyant le pont, je ne peux m’empêcher de sourire. Peut-être que ce changement de port dit quelque chose. Peut-être qu’il reste des marges. Des espaces où le droit peut encore être respecté. Où l’on peut choisir de faire juste.
Alors il ne devrait pas y avoir de Gênes.

Embarqué sur l’Ocean Viking, Elliot Guy, directeur général de SOS Méditerranée Suisse, livre son carnet de bord. Entre récits de sauvetages et analyses politiques, il éclaire les réalités humaines et les enjeux de l’urgence en Méditerranée centrale.
Une série de six chroniques parues chaque vendredi est à retrouver sur notre site.

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