Ce matin, le petit déjeuner a une saveur différente. Nous allons expliquer à nos cent invité·es «la suite». Depuis cinq jours, nous remontons vers Ancône, après deux sauvetages. Le voyage ensemble touche à sa fin. On m’avait prévenu: un sauvetage est difficile à vivre émotionnellement. Le débarquement est pire. Voici cinq jours que nous partageons ce même espace, en mer. Cinq jours à construire quelque chose de fragile, où chacun·e a une place, où chacun·e peut exister. Tout cela restera gravé chez elles et eux, comme chez nous. Chez moi. Dans quelques minutes, cet endroit va disparaître. Nous allons entrer dans la procédure.
Embarqué sur l’Ocean Viking, Elliot Guy, directeur général de
SOS Méditerranée Suisse, livre son carnet de bord. Entre récits de
sauvetages et analyses politiques, il éclaire les réalités humaines et
les enjeux de l’urgence en Méditerranée centrale.
Une série de six chroniques à retrouver chaque vendredi (2e volet).
Nous essayons d’expliquer ce qui va se passer: la police, les autorités sanitaires, les photos, les empreintes. Leurs droits aussi. Demander un·e traducteur·ice. Un·e avocat·e. L’asile. L’un d’eux se lève. Toutes les communautés ont accepté qu’il porte leurs mots. Il nous remercie au nom de toutes et tous, dans un anglais fragile. Puis il pleure. Il nous prend dans ses bras. Sa tête sur mon épaule.
Nous leur proposons ensuite de récupérer leurs affaires, ces petits sacs de rien que nous avons formés juste après le sauvetage. Si les autorités l’acceptent. Si le fuel n’a pas tout imbibé. Presque toutes et tous lèvent la main. Cinq par cinq, ils montent avec Hyppolite sur le pont supérieur. Je reste en bas, à classer les sacs récupérés pour les leur rendre. Devant moi, une quarantaine de sacs en plastique. Ils sont minuscules, à moitié vides, alignés contre la coque de l’Ocean Viking. Je sais que cette image me restera.
Le temps s’étire. Les corps se tendent. Nous approchons du port.
La police monte à bord. Puis les autorités sanitaires. Notre équipe médicale tente de faire entendre les tortures, les sévices, les souffrances racontées ces derniers jours. Peut-être seront-ils entendus. Peut-être pas. L’ordre de débarquement arrive: les femmes, les mineur·es, les «malades». Puis les autres. Nous veillons à ce qu’ils soient ordonnés par numéro de débarquement. Cinq jours à rire, à sourire. Cinq jours pour devenir un numéro sur un banc, dans un port anonyme d’Italie.
La police oriente vers la clinique. Notre équipe médicale est là aussi. Après l’examen, un nouveau banc. Ils ne voient pas encore la terre. Ils regardent le sol. J’essaie de continuer sur la lancée des cinq jours. Je souris. Je leur montre que nous sommes toujours là. Geste futile, peut-être. C’est le seul que je puisse encore avoir.
Le premier s’avance pour descendre. Nous échangeons un simple geste de la main. Les regards disent bien davantage. Le second. Puis trois. Quatre. Fatima pleure à côté de moi. Je lui serre l’épaule. Autant pour elle que pour moi.
La cinquième personne s’avance, prête à quitter le bateau. C’est un jeune, probablement 16 ans. Il lui a fallu trois jours pour sourire. Ensuite il n’avait plus arrêté. Il doit descendre. Je l’arrête. Tant pis pour le protocole. Nous nous regardons. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. «Take care.» Ce sont les seuls mots qui sortent de ma gorge, nouée depuis trop d’heures. Nous sommes humains. Nous allons toutes et tous nous dire au revoir convenablement. Mon regard croise celui du policier. Je crois qu’il veut dire: d’accord.
Trente-quatre. Trente-cinq. Les silhouettes défilent. Toutes et tous passent entre nos bras. Quarante-sept. Quarante-huit. La police stoppe le mouvement. Le premier bus est plein. Nous ne savons pas où ils vont.
Le screening médical continue. Les bancs se remplissent peu à peu. Ma collègue Sahar commence à entonner Bella Ciao. Une chanson que nous avions passée le premier jour. Tant pis encore pour le protocole. Je danse vers la sortie du bateau, je chante. Nos invités relèvent un peu la tête. Des sourires apparaissent. Je les reçois comme un petit acte de résistance.
Le nouveau bus est là. Il faut avancer. Une vingtaine en même temps. Tout est confus. Tant pis. Les embrassades continuent. Quelques minutes de perdues? Nous les prendrons. Les dernières personnes arrivent. Nous avons déjà serré tant de mains, donné tant d’embrassades. Nous sommes vingt équipières et équipiers près de la passerelle, quand les derniers pieds s’y engagent. Nous applaudissons.
Il reste une dizaine de nos invités, pas encore montés dans le bus. Ils se retournent. Certains osent applaudir aussi. La Croix-Rouge, présente à terre pour assurer le suivi, se retourne et applaudit. Les derniers regards se croisent. Les dernières mains s’agitent. Ma gorge se serre.
J’ai dansé à Ancône.