Auréolé du prestige de Victor Hugo – dont le recueil donne son titre au film – et porté par le succès d’Illusions perdues (2021) adapté de Balzac, Les Rayons et les ombres1>Les Rayons et les Ombres, un film réalisé par Xavier Giannoli, co-scénarisé avec Jacques Fieschi; avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl. de Xavier Giannoli se présente comme une entreprise aussi documentée qu’ambitieuse. Avec 3h19 de récit et un budget de 31 millions d’euros, le réalisateur s’attaque à la période la plus controversée de notre histoire récente, l’Occupation. Sur France Inter, il a même reçu la caution de l’historien Pascal Ory, récent académicien.
Le film raconte la déchéance de Jean Luchaire, journaliste de gauche et pacifiste durant l’entre-deux-guerres, devenu le chef de la presse collaborationniste grâce à son amitié de jeunesse avec Otto Abetz, ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris. Si le récit est construit autour de leur relation, la véritable narratrice est Corinne Luchaire, fille de Jean et révélation du cinéma de la fin des années 1930 – Prison sans barreaux (Léonide Moguy, 1938) et Le Dernier Tournant (Pierre Chenal, 1939).
Le film s’ouvre au lendemain de la guerre: une femme sans âge pousse un landau dans un square avant d’être agressée. On comprend qu’il s’agit de Corinne, condamnée en 1946 à dix ans d’indignité nationale après l’exécution de son père –elle mourra de la tuberculose en 1950. Une voisine charitable et ignorante de son identité (une invention de la fiction) lui prête un magnétophone pour enregistrer ses mémoires. S’enchaînent alors des retours en arrière où elle tente de relater leur histoire, avec en leitmotiv sa relation à son père et la tuberculose qui les frappe tour à tour. En réalité, son autobiographie de 1949, Ma drôle de vie, fut rédigée par un journaliste en mal de copie, Jean Thouvenin, alors qu’elle était très malade et sans le sou.
Dans le film, Corinne Luchaire reste en retrait des scènes politiques qui jalonnent la carrière de son père, depuis la création du journal pacifiste Notre temps en 1927 prônant la réconciliation franco-allemande – même après l’arrivée de Hitler au pouvoir – jusqu’à leur fuite à Sigmaringen et leur arrestation par les Alliés dans les Alpes italiennes. Le film suit ainsi deux fils tissés de façon plus ou moins convaincante: d’une part les relations politico-amicales entre Luchaire et Abetz, qui organisent la collaboration dans le milieu médiatique; d’autre part les dérives privées d’un père et sa fille, leur participation aux fêtes de plus en plus débridées qui rythment la présence allemande à Paris et la maladie qui les ronge tous deux.
Le problème majeur du film est de se focaliser sur ces deux personnages de plus en plus indéfendables. En montrant de façon répétitive leur vie dissolue ponctuée de crises de toux sanglantes, le réalisateur semble presque chercher des excuses à leur turpitude. Peu à peu, les convictions politiques de Luchaire laissent place à un besoin d’argent sans limites, nourri par son goût pour les (jeunes) femmes qui se succèdent dans ses bras à une allure folle.
Corinne apparaît comme un personnage falot, simple jouet entre les mains d’un père dont elle dépend financièrement depuis l’arrêt brutal de sa carrière en 1940, lorsque le diagnostic de la tuberculose l’écarte des studios. Dès lors, sa vie se résume à des sorties mondaines très arrosées et à des aventures sexuelles. L’homme qu’elle épouse contre la volonté de son père est un escroc qui prospère au marché noir; elle finit par tomber enceinte d’un officier autrichien en 1944.
Bien qu’elle soit la narratrice de l’histoire, on n’a jamais accès à son intériorité. Contrairement à son père, elle paraît n’avoir aucune conscience de sa situation. Le film suggère lourdement une relation quasi incestueuse, Luchaire la traitant comme une de ses maîtresses, en particulier dans une scène d’essayage chez un grand couturier (Giannoli évacue d’ailleurs la mère et le reste de la fratrie).
Instrumentalisée par son père pour agrémenter les réceptions nazies, elle est montrée dans une totale dépendance affective et financière. Ballotée par l’Histoire et atteinte d’une maladie incurable, elle est censée susciter la pitié, notamment lors de séquences au sanatorium dévoilant des thérapies barbares particulièrement insupportables.
Si Jean Dujardin donne au personnage de Luchaire une prestance et une séduction qui masquent en partie sa vénalité et sa lâcheté – lui qui, après avoir lutté contre l’antisémitisme dans les années 1930, accepte sans broncher les mesures antijuives de Vichy puis de l’occupant –, le jeu de Nastya Golubeva (fille de Léos Carax) réduit Corinne à une fragile poupée de porcelaine, marionnette entre les mains de son père et de fréquentations douteuses. Autant dire un film qui n’a pas pris le tournant #MeToo…
Notes