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L’éventualité d’une politique agricole radicalement différente en 2030?

Carnets paysans

L’agriculture suisse est, depuis 1998, soutenue par le système dit des paiements directs, subventions devenues essentielles à la survie économique des fermes dans un contexte où les prix d’achat ne couvrent pas les prix de production. Ce soutien financier est alloué en contrepartie d’un ensemble de contributions à la sécurité de l’approvisionnement, au paysage cultivé, à la biodiversité ou encore à la qualité du paysage. Ces paiements directs sont aujourd’hui principalement alloués à la surface agricole, bien que conditionnés à ces prestations.

Leur configuration actuelle garantit donc avant tout la viabilité économique des plus grandes exploitations hautement capitalisées, tout en amplifiant une compétition au sein de la profession pour l’acquisition de terres agricoles. Pour l’Association des petits paysans, le mode de répartition des paiements directs est responsable de la précarité économique – et de la disparition – des petites et moyennes exploitations agricoles (Baumann, 2025). En effet, les petites structures peinent à supporter la concurrence et voient se dégrader les conditions de vie et de travail.

Si la Suisse se défend d’adopter un productivisme effréné par comparaison aux autres pays européens, l’actuel système des paiements directs conduit pourtant bien à une intensification par industrialisation: spécialisation et forte capitalisation des fermes, agrandissement des surfaces, mainmise des industries sur l’amont et l’aval des filières. La poursuite de l’efficacité économique de l’agriculture helvétique s’effectue, depuis plusieurs décennies, au détriment de son efficacité calorique1> Soit le rapport entre l’énergie alimentaire produite (calories pour l’humain) et l’énergie totale consommée pour la produire (carburant, électricité, engrais, bâtiments), ndlr. – sans parler des externalités environnementales découlant de cette évolution.

Au moment où le Conseil fédéral annonce le contenu de sa politique agricole à l’horizon 2030 (PA30+), on peut se demander si un cadre résolument différent serait envisageable. La Suisse dispose déjà d’un cadre juridique extrêmement protecteur, sauvegardant ses terres agricoles des logiques de spéculation foncière au bénéfice du secteur professionnel. Une réorientation du mode de subventionnement étatique suffirait donc à mettre en place des conditions cadre propices au maintien, voire à la (re)multiplication, d’unités agricoles. Cette PA30+ alternative pourrait ainsi favoriser les pratiques intensives en travail et non en surface – diversifiées, avec de meilleures capacités d’adaptation climatique et, comme le suggère l’économiste Dominique Barjolle, capables de combiner productivité importante par hectare et prestations écologiques.

A quoi ressemblerait, dans la pratique, une telle réorientation du régime d’attribution des paiements directs? En 2025, l’Association des petits paysans a déposé une motion proposant la dégressivité des paiements directs. Selon cette proposition, ces subventions diminueraient par paliers de 50 000 francs à partir d’un montant de contribution annuel de 100 000 francs. Une telle adaptation plafonnerait le potentiel rentier du foncier agricole tout en transitionnant d’un régime de soutien aux exploitations indexé sur leur taille vers un régime soutenant une diversité de petites et moyennes exploitations2> L’actuel régime de distribution des paiements directs inclut l’application théorique d’une dégressivité, mais celle-ci ne s’applique aujourd’hui qu’aux exploitations agricoles de plus de 60 hectares et ne concerne donc que 3400 unités agricoles sur 47 000 (OFAG, 2025b).. L’organisation paysanne Uniterre a également émis l’idée, dans un communiqué de presse, de rémunérer le travail et non plus la surface ou le capital3> On peut voir les dispositifs de crédits d’investissement agricole comme des formes détournées de subventionnement du capital fossile.. Les paiements directs pourraient alors être versés à l’unité de main-d’œuvre – et non plus à l’hectare.

Si ces propositions ne sont que les esquisses d’une politique agricole radicalement différente, elles ont le mérite d’élargir l’horizon des développements agricoles envisageables, sans recourir à des utopies lointaines. La réorientation des paiements directs en soutien au travail agricole – plutôt qu’en rétribution de la mainmise sur le foncier – aurait un effet favorable rapide sur le maintien des petites et moyennes fermes, compatible avec les objectifs nourriciers et environnementaux de l’agriculture suisse, sans cesse réaffirmés.

Notes[+]

Mathilde Vandaele est docteure en sciences de l’environnement sur les questions agricoles.

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