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Ormuz: la guerre du détroit a eu lieu

Dès 1946, Edgar P. Jacobs faisait du détroit d’Ormuz le bastion de la résistance du monde libre face au totalitarisme de l’«Empire jaune» dans Le Secret de l’Espadon. Michel Porret analyse comment ce classique de la BD, né des traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, interroge aujourd’hui encore le paradoxe de la «guerre juste».
Histoire

Dès 1945, dans l’Europe anéantie, la guerre hante l’imaginaire de la bande dessinée franco-belge. Entre résistance, ouverture des camps et occupation, la défaite de la «barbarie nazie» devient un sujet bédéique. Pendant le «troisième mois de la Libération», le dessinateur français Calvo (1892-1957) publie à Paris les deux albums de son exceptionnel bestiaire pro-alliés, La Bête est morte: le «Grand Loup» fielleux venu de «Barbarie» figure Hitler. La guerre totale, fléau des civils, oppose les Ecureuils (Français), les Bisons (Américains), les Dogs (Anglais), les Ours (Soviétiques) aux Loups (Allemands) et aux Hyènes (Italiens). Le livre patriotique glorifie la Résistance.

Camp de concentration. Bien avant le chef-d’œuvre Les Enfants de la Résistance (2015-2025, Dugomier et Ers), le courage maquisard illustre des séries bien oubliées, dont Les Trois Mousquetaires du Maquis (Marijac, 1944-1952), Fifi, gars du Maquis (plusieurs dessinateurs, 1945-1947) ou encore le chrétien Friquet du Coin-Joli du Luxembourgeois inconnu Jyssé (vers 1947): «La guerre n’est pas finie… La bête va tenter un dernier effort» (p. 51). Si le conflit mondial irrigue d’autres bandes dessinées (dont Buck Danny, saga proaméricaine de la guerre du Pacifique créée en 1947 par Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon), la représentation du régime concentrationnaire reste rare dans l’immédiat après-guerre.

Geneviève. Aventures héroïques (1946) de Dick Johns, pseudonyme du prolifique bédéiste bruxellois Fred Funcken (1921-2013), est une exception. L’héroïne de 16 ans fit comme «beaucoup de Belges, de Françaises, de Polonaises, de Tchèques et patriotes d’autres pays asservis par la botte hitlérienne: parvenir à rejoindre l’Angleterre et s’engager dans le Corps d’armée féminine nommé ATS («Auxiliary Territorial Service»). Capturée au maquis comme «terroriste», Geneviève est internée dans un «camp de concentration». On lui inflige les «traitements les plus terribles». Hommage à la résistante et déportée Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002), cet album dévoile la terreur du camp de Ravensbrück.

Géopolitique du détroit d’Ormuz. Or, dans l’imaginaire bédéique des années 1945-1950, la guerre est aussi une affaire géopolitique. Tout particulièrement autour du détroit d’Ormuz dont l’actualité stratégique ressort maintenant du conflit entre tyrans après l’attaque des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran (28 février 2026).
C’est le génial Edgar P. Jacobs (1904-1987), longtemps collaborateur d’Hergé puis créateur des aventures néovictoriennes de Blake et Mortimer (onze épisodes, 1946-1977), qui peint le détroit d’Ormuz en épicentre du troisième conflit mondial dans Le Secret de l’Espadon. Feuilletonnée en 143 planches (journal Tintin, septembre 1946-septembre 1949), cette épopée mue le danger noir du nazisme génocidaire en «péril jaune» selon le délire obsidional de l’écrivain britannique Sax Rohmer (1883-1959), père littéraire du Docteur Fu-Manchu (1912-1959).

Dans Le Secret de l’Espadon, le dictateur paranoïaque Basam-Damdu dirige depuis Lhassa l’«Empire jaune», où les «camps de concentration sont bondés de millions de malheureux». Pour devenir le «maître du monde», le disciple d’Hitler déclenche la guerre totale (air, mer, terre) contre la «ploutocratie» mondiale: «Bombay n’est plus que ruines et désolation… Rome, la ville éternelle, n’est plus qu’un souvenir… Paris, la ville-lumière, gît sur le sol, broyée… Londres, l’orgueilleuse métropole, achève de se consumer… la flotte américaine du Pacifique est au fond de l’Océan…».

Or, pour la «guerre juste», le professeur Philip Mortimer conçoit L’Espadon. Cet «engin de combat d’un type nouveau» est supersonique et amphibie. Vecteur atomique, l’avion-fusée déploie la riposte des «alliés». Les flottilles d’Espadon frappent partout, depuis la «base secrète» enfouie à 60 kilomètres sous le «détroit d’Ormuz». Entre les golfes d’Oman et Persique, aux confins de l’Iran et du Makran, éclate le conflit suprême pour briser le joug de Basam-Damdu. Le détroit devient l’épicentre de la guerre globale entre libéralisme et totalitarisme.

La main sur le bouton atomique, Basam-Damdu périt dans l’apocalypse nucléaire. L’Espadon du capitaine Blake vient d’atomiser Lhassa. Si les bombes atomiques U.S. ont calciné Hiroshima et Nagasaki (6, 9 août 1945), elles inspirent ainsi les vignettes de la bande dessinée. Chèrement payée dans le détroit d’Ormuz, la victoire alliée se fête dans les «ruines» du monde qui dépriment Mortimer. Or son ami le capitaine Blake prophétise un avenir radieux: «Nous rebâtirons et une fois encore, la civilisation aura eu le dernier mot. Espérons que cette fois, ce sera pour de bon.» Au prisme de l’horreur nazie, Le Secret de l’Espadon évoque le paradoxe de la «guerre juste». Telle est la modernité de son imaginaire. Or, sa conclusion optimiste dans la bouche de Blake convient-elle à notre monde incertain? La seconde guerre du détroit d’Ormuz aura-t-elle lieu?

Michel Porret, historien, président des Rencontres internationales de Genève, a notamment dirigé Objectif bulles. Bande dessinée et histoire (Georg), autour de l’imaginaire belliciste en BD.