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Le pilori pas encore aboli à Genève

En s’appuyant sur l’affaire Anne-Cécile Reimann, Bernard Pinget analyse les failles d’une instruction menée sans preuves matérielles et interroge l’avenir de la justice genevoise après la récente réélection du procureur général.
Justice 

La récente élection du procureur général résonne avec une affaire emblématique d’une certaine idée de la justice.

Entre le 8 et le 27 janvier, Anne-Cécile Reimann a connu l’humiliation publique d’une sévère condamnation pour avoir prétendument placardé des billets antisémites sur la vitrine d’une galerie d’art, puis l’heureuse surprise d’un retournement établissant son innocence. Mais admettre l’innocence d’une femme qui s’est fait connaître comme militante de gauche, même avec les aveux de la vraie coupable en mains, cela prend plus de temps que de la condamner sans preuves sur la base de préjugés.

Sans preuves, en effet: la vidéo de surveillance montrait une femme ayant apparemment dépassé la soixantaine. Floue et prise en plongée, l’image ne révélait rien de plus. Quant à la graphie des billets antisémites, si vous n’avez pas eu l’occasion de les voir, faites l’expérience d’écrire en script «assassins voleurs» avec un gros marqueur, sur deux lignes. Puis comparez le résultat avec le fac-similé disponible sur le site internet de Léman Bleu. Et réfléchissez à la conclusion tirée par un spécialiste en documents de l’Ecole des sciences criminelles de l’université de Lausanne, à savoir qu’il y a 200 fois plus de chances que les billets aient été écrits par Anne-Cécile Reimann que par un tiers inconnu. Et vous vous demanderez, comme moi, ce que peut bien signifier cette formulation, et ce qu’il peut bien y avoir de si particulier dans la façon de tracer ces 10 lettres, pour que l’on puisse différencier à ce point deux écritures contraintes par le même instrument malcommode.

Les enquêteur·ices disposaient donc de deux indices: l’autrice des faits avait plus de 70 ans, et elle écrivait comme une personne ayant fréquenté l’école primaire genevoise vers le milieu du XXe siècle. Un des avocats de la plaignante pense alors à Anne-Cécile Reimann. Pourquoi elle? Mystère. Mais dès lors, bien que présumée innocente (on mesure là l’hypocrisie de cette formule!) la voici faisant face à la tâche ardue de dissuader une «justice» convaincue a priori de sa culpabilité.

N’ayant pas pu prouver qu’au moment des faits elle se trouvait ailleurs en compagnie de témoins pouvant prouver qu’elle était en train de faire autre chose, elle est condamnée malgré ses dénégations, malgré la faiblesse des indices, et malgré l’assistance d’une avocate qui met tout cela sous le nez du tribunal.

Réaction de l’avocat de la plaignante: «Le Ministère public a mené une instruction rapide et efficace à laquelle il faut rendre hommage.» On est édifié de constater ce que l’adjectif efficace semble signifier pour ce personnage…

Aussitôt, alors même que – son avocate ayant interjeté un recours – elle était toujours présumée innocente, les représentants genevois de la mal nommée Union démocratique du centre, premier parti politique de Suisse, exigent que soit retirée la médaille «Genève reconnaissante», décernée en 2025 à Anne-Cécile Reimann par une municipalité sans doute gauchiste et sans foi ni loi (qui a depuis aggravé son cas en décernant cette même médaille à la Nouvelle association du Courrier cette année). On est encore une fois édifié…

Mais à ce gâteau rance il manquait encore la cerise: deux mois après les aveux spontanés de la vraie coupable, l’affaire n’est toujours pas classée!

Moralité: si vous croyez, comme Anne-Cécile Reimann, pouvoir participer à des manifestations sans porter de masque, et si vous prétendez exprimer publiquement votre opposition au capitalisme tout puissant, considérez le risque de faire l’objet d’une «instruction rapide et efficace» s’il s’agit de trouver un jour un coupable pour un délit quelconque. Et sachez que, une fois la preuve de votre innocence établie, vous ne serez pas pour autant tiré·e d’affaire. Ainsi vont les choses dans notre République… On a pu espérer que cela change au lendemain de ce 29 mars, mais 15,6% des électrices et électeurs genevois en ont décidé autrement en accordant leur voix au procureur général sortant. Alors que 13,6% se prononçaient pour le changement, et que 68,93% préféraient laisser les autres choisir. Des chiffres à méditer…

Aujourd’hui une fenêtre d’espoir est refermée. Une de plus. A nous tous d’en ouvrir d’autres par notre engagement!

Bernard Pinget est militant socialiste, Veyrier (GE).