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Des îles et des illusions!

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Je ne suis pas seul à mal supporter les excès d’échelles du monde moderne: trop vaste, trop petit, trop peuplé, trop bruyant, trop injuste, trop cruel… et tant d’autres «trops» que l’on n’arrive plus à marcher et à se reposer comme il convient. On rêve de retrouver son territoire, ses limites, son intimité, le cercle de ses proches et eux seuls. Face à des espaces trop vastes, dont ils ne perçoivent pas les limites, les dirigeants politiques tombent dans la paranoïa et ne voient plus leurs frontières, ni géographiques, ni symboliques (celles qui déterminent ce qui est légitime, ou pas). Pas la peine de citer des exemples, il y en a beaucoup ces temps-ci, et vous les avez en tête, même s’ils diffèrent d’une tête à l’autre!

Pour le commun des mortel·les, le risque est la dépression plutôt que la paranoïa. Face à un «trop» spatial ou démographique – comme arriver dans un pays désiré immense pour peu de temps –, j’ai toujours préféré commencer par une île, un isolat, un village, pour une découverte à l’échelle humaine: celle du descendant pas si lointain de quelques agriculteurs néolithiques et de leurs nombreux ancêtres chasseurs paléolithiques.

Notre corps et notre cerveau ont été sélectionnés pendant des millions d’années pour vivre dans de petites communautés de chasseurs-cueilleurs, puis quelques milliers d’années dans des hameaux agricoles ou de petits villages; pas pour la mondialisation et les mégalopoles! Bien sûr, ce cerveau est doté d’une plasticité et d’une résilience exceptionnelles qui lui permettent souvent de presque tout supporter. Mais supporter n’est pas désirer, et encore moins jouir d’un bien-être territorial épanouissant. Dans l’histoire pré-internet, des enquêtes sur les cercles de relation des gens montraient que ceux-ci avaient, le plus souvent, la dimension d’un petit village ou d’un quartier minuscule dans les villes. Mais la mobilité et internet ont fait exploser les carnets d’adresses et les nombres d’«ami·es» sur les réseaux sociaux. Sans parler des communautés anonymes d’influenceur·euses – foules virtuelles aussi débiles que les supporteur·rices de foot ou les fans de concerts –, où certain·es se sentent bien par illusion d’échapper à la solitude et à l’isolement quotidien. Car, finalement, les pressions démographiques et spatiales accroissent paradoxalement la solitude.

Par leur finitude et leurs dimensions, les îles peuvent permettre de retrouver des cercles de connaissances vraiment connues, de relations réelles, et d’échapper à la virtualité de plus en plus pesante du quotidien numérisé. Si elles sont assez petites, on peut en explorer la totalité et, si l’on est curieux, en découvrir les paysages et de nombreuses formes de vie végétales et animales, dont humaines, souvent remarquables par rapport aux biodiversités continentales. Le passionnant numéro 58 de l’excellente revue Espèces1> https://especes.org leur a été consacré. On y découvre comment, en fonction de sa taille, sa position, sa distance au reste du globe et son histoire particulière, chaque île est devenue un monde à part, un laboratoire d’écologie différent de tous les autres. On y rappelle que les îles ont fasciné les voyageur·euses et les naturalistes depuis toujours, souvent parce qu’elles semblaient, à tort, plus simples que le reste du monde. Tandis que des ethnologues et des artistes, entre autres, y ont cherché des paradis perdus ou rêvés.

Beaucoup d’entre nous ne supportent pas cet isolement géographique ou symbolique qui, bien géré, peut nous faire retrouver des dimensions humaines à notre échelle. Et la course parfois médiatisée de nombreuses célébrités passées ou actuelles vers des îles du bout du monde ressemble plus à une fuite aigrie de leur vie – ou des horreurs du monde – qu’à un choix rationnel de vie paisible et curieuse. Une île de paix et de bien-être, cela peut aussi se trouver tout près, en se déconnectant quand il convient, même si notre quotidien s’y prête de moins en moins…

Notes[+]

Dédé-la-science, chroniqueur énervant.

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