J’aimais la texture du papier de mes agendas de lycéenne, puis d’universitaire. Ce papier lisse, où l’encre du stylo se déployait facilement, glissait presque sans résistance. Une texture que je n’ai jamais retrouvée dans mes blocs-notes ou mes cahiers. J’y notais ce qu’il y avait à faire, tout en guettant surtout le temps que cela me laisserait pour ne rien faire. Ou, plus exactement, pour vivre.
Vivre, c’était camper le long d’une rivière, les yeux perdus dans les nuages ou les étoiles. Enfiler des lattes et s’élancer en bande sur des pentes enneigées. Chercher la fraîcheur dans les eaux d’une rivière, d’un étang ou d’un lac. Passer d’un bar à l’autre, d’une salle de concert à l’autre, d’une disco à l’autre, d’un squat ou d’un festival à l’autre. Y savourer des bribes de musique, et y guetter les jeunes gens de mon âge que j’aurais plaisir à croiser – et que je finissais presque toujours par croiser, immanquablement.
Je ne sais plus quand j’ai abandonné les agendas papier. Peut-être en entrant dans le monde professionnel. Les versions électroniques ont pris le relais: synchronisées à la messagerie, intégrées au téléphone, avec leurs rappels et leurs listes. Plusieurs fois, je me suis dit que ce serait bien d’en racheter un pour organiser ma vie d’adulte. Mais je me ravisais aussitôt: recopier sur du papier les rendez-vous enregistrés dans Outlook? Une perte de temps. Sans garantie, en plus, que tout soit correctement coordonné.
Quand ma fille a commencé son gymnase, elle s’est mise à utiliser exactement les mêmes carnets que ceux que j’avais à son âge, sans que je lui en parle. La même marque, le même format. Un jour, elle m’a simplement montré le sien en me disant que c’était celui qu’il lui fallait. J’ai souri en répondant que c’étaient les meilleurs, surprise que leur usage soit toujours en vogue parmi les étudiant·es. Et je me suis redis, une fois de plus, que je devrais m’en procurer un, ne serait-ce que pour le plaisir de sentir mes stylos glisser sur leur papier. Sans pourtant passer à l’acte.
Je me suis demandé comment elle remplissait le sien. Si elle y cherchait aussi ses espaces blancs pour vivre, ou s’il ne servait qu’à suivre ce que l’école exige. Elle me paraît plus sérieuse que je ne l’étais, moins rêveuse. Peut-être que son plan d’études, beaucoup plus dense et exigeant que celui que j’ai connu, ne lui laisse pas la même liberté. Peut-être aussi que les écrans, omniprésents dans sa génération, obstruent davantage la rêverie – ou bien s’y mêlent autrement. Peut-être qu’elle l’utilise avant tout comme un outil de planification, notamment pour son fameux travail de maturité.
Dans le milieu professionnel, j’observe souvent que les agendas les plus chargés deviennent une sorte de norme implicite. Certain·es collègues – surtout les plus ambitieux, ou celles et ceux à qui il importe d’afficher leurs responsabilités – ont des calendriers électroniques pleins à craquer: des séances, des talks, encore des séances, suivies de rendez-vous externes.
Dans cette logique, l’absence d’espace libre semble devenir un signe d’importance: une manière de montrer que l’on est sollicité, indispensable, toujours en mouvement. J’ai parfois hésité à me plier à cette règle tacite, à remplir davantage que nécessaire pour donner le change. Mais je me suis toujours ravisée: foutaises. On ne crée ni ne développe rien d’intéressant quand on est vissé à des séances.
Et puis il y a eu cette période particulièrement difficile où j’ai moi-même saturé mon temps de travail et d’activités pour ne pas ressentir la peine. Mon calendrier, rempli de tâches et d’occupations, formait une barricade contre la douleur. Cela m’a empêchée de sombrer.
Mais cela m’a aussi coupée de la vie: moins d’élan, moins de joie, moins de créativité, moins de tendresse.
Alors j’ai desserré l’étau. J’ai regardé ma peine. Je l’ai ressentie vraiment. Je me suis laissée traverser par elle. Et peu à peu les couleurs sont revenues. Et comme lorsque j’étais enfant, j’ai recommencé à chercher des espaces blancs dans mon agenda.