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«Capitalution»

A livre ouvert

Avant même d’imaginer ce à quoi le monde pourrait ressembler demain ou après-demain, notre époque semble requérir, par les catastrophes qu’elle enchaîne les unes aux autres, l’usage de nouveaux mots. Ceux générés automatiquement peuvent nous faire tournebouler la tête et nous engloutir sous leur masse apparemment infinie, s’il n’en est pas créé de nouveaux pour décrire ce qui se passe, nous ne saurons à terme rien dire de neuf et rien faire de tangible.

De nouveaux mots, il en faut des pelletées pour être à la hauteur de ce qui nous arrive. Il en faut surtout pour décrire ce à quoi nous faisons face et désigner ceux auxquels nous nous confrontons. Façon de dire en passant qu’aujourd’hui on ne peut faire face à quoi que ce soit (fait, phénomène, procédé ou processus donné) sans se confronter à quelqu’un (le plus souvent représentant un Etat ou une multinationale).

La guerre à l’environnement que nous voyons menée en ce moment au sud du Liban et de la Syrie, en particulier lorsqu’une armée déverse du «glyphosate à haute concentration sur les champs» (Cf. Stéphane Foucart, «Des écocides de guerre très assumés», Le Monde, 22-23 mars 2026), porte ainsi un nouveau nom: écocide. Itou pour celle qui se mène plus largement au Moyen-Orient et qui voit des infrastructures énergétiques être détruites au mépris de toute considération socio-environnementale, ce dans une région déjà fortement impactée par le bouleversement climatique, expression qui tend à remplacer celle plus beaucoup consensuelle de «changement climatique», tant s’accélère le phénomène qu’elle tente de décrire.

Deux expressions que voisine depuis peu celle de bombe carbone. C’est ainsi qu’on nomme ces réserves de charbon, de pétrole ou de gaz capables, une fois exploitées, de libérer – on devrait dire plutôt d’emprisonner – dans l’atmosphère pour une bonne centaine d’années pas moins d’une gigatonne – un milliard de tonnes! – de dioxyde de carbone, avec l’effet que l’on sait.

Démultiplier le champ métaphorique de l’armement en direction du climat en montre toute la folie, comme l’ont très bien compris Andreas Malm et Wim Carton. Dans leur livre Overshoot (anglicisme sûrement voué à rentrer à terme dans nos dictionnaires), ils nous racontent par exemple comment la Chine a dégoupillé de pareilles bombes en optant de façon spectaculaire pour «le développement de son industrie du charbon en 2022» afin de combattre les effets de ce bouleversement rendu tout particulièrement tangible cette année-là par une vague de chaleur hors-normes poussant «la population à mettre les climatiseurs en surrégime». Rivières et barrages de retenue à sec, il ne restait plus qu’à la Chine, et plus particulièrement à la province du Guangdong, «qui approvisionnait depuis ses usines les centres commerciaux de toute la planète», d’extraire et de brûler davantage de charbon «pour continuer à respirer encore un peu».

Encore un peu… et ce que la Chine fait ou est tentée de faire, tout le monde capitaliste ou presque le fera ou sera tenté de le faire. En vérité, tout ce petit monde ou presque le fait déjà et pour les mêmes raisons. Malm et Carton ont une trouvé le mot pour cela: dépassement. Non le simple franchissement d’une limite donnée mais le programme pour s’y tenir coûte que coûte et quoi qu’il en coûte.

Car il s’agit non seulement de franchir des limites – la plus connue étant sans doute le + 1,5° C de réchauffement – mais de le faire avec méthode et obstination, sans perdre de vue l’essentiel: tout sacrifier sur l’autel du dieu $. Nulle surprise en vue, le capitalisme se comporte de pareille façon depuis un bon demi-siècle: «en [intensifiant la crise climatique] toujours plus à mesure qu’elle s’intensifie». Puisqu’il est possible pour les plus fanatiques de ses partisans de s’en accommoder… et surtout d’en profiter.

Si le combat contre le bouleversement climatique actuel semble perdu, ce n’est de loin pas le cas pour «le combat contre le capital fossile». C’est d’ailleurs sur ce rappel bienvenu que Malm et Carton choisissent de clore leur livre.

Un horrible barbarisme nous aidera peut-être à en comprendre les enjeux: capitalution. Fragile anagramme de «capitulation», il nous intime de ne pas laisser notre pensée se diluer dans le capital, ni de capituler devant celui-ci, ni même de capitaliser sur sa capitulation.

* Géographe, écrivain et enseignant.
Andreas Malm et Wim Carton, Overshoot: Résister à l’idéologie du dépassement, trad. de l’anglais par E. Dobenesque, La Fabrique, 2025.

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