Rien ne semble plus nous surprendre dans l’Amérique de Donald Trump. L’aberration la plus déconcertante a dès le début conquis l’establishment et fait désormais partie de la routine quotidienne, à tel point que seul un retour à la normale pourrait nous étonner. La dérive de la politique a d’emblée assumé un caractère religieux, fanatique et millénariste, comme si les Etats-Unis étaient investis d’une mission divine. De quoi faire pâlir les plus extrémistes des ayatollahs.
Le ministre de la Défense (rebaptisé ministre de la Guerre) Pete Hegseth, ancien commentateur médiocre de Fox News, a cité à plusieurs reprises, lors de briefings militaires, des passages bibliques pour justifier l’agression de l’Iran – l’énième guerre sainte: «Béni soit l’Eternel, mon rocher, qui exerce mes mains au combat, mes doigts à la bataille» (Psaume 144:1). Ce personnage peut compter dans son curriculum une série de déclarations qui, à l’ère pré-Trump, lui auraient valu au moins quelques déboires. Un seul exemple: «En Iran on va semer la mort et la destruction venues du ciel, jour après jour.» On pourrait en rajouter bien d’autres. Bornons-nous à relever quelques-uns de ses tatouages: sur un bras, le mot «Jesus»; sur l’autre «Kafir» (infidèle en arabe), que Hegseth brandit comme un défi à l’islamisme. Sur sa poitrine s’affiche une croix prisée par les groupes d’extrême droite, tandis qu’une épée dessinée sur son épaule, flanquée de la locution latine Deus Vult (Dieu le veut), rappelle les croisades et l’imagerie des groupuscules ultranationalistes.
Il faut souligner que le président lui-même utilise régulièrement la religion comme arme idéologique: en février 2025, il avait créé un «Bureau de la foi» à la Maison-Blanche, confié à Paula White. Cette pasteure chrétienne évangélique, gourou de la «théologie de la richesse», nous enseigne qu’être nanti est un signe divin de bonne santé spirituelle, et que la pauvreté n’est qu’une punition du Seigneur.
Le poids des milieux évangéliques radicaux n’est pas une nouveauté dans l’histoire contemporaine des Etats-Unis. Leur adhésion à une interprétation littérale du message biblique explique leur alliance avec les franges les plus extrémistes du sionisme made in USA. Elliot Abrams – ancien collaborateur de Ronald Reagan et protagoniste de l’affaire de l’«Irangate» (vente d’armes à l’Iran des ayatollahs destinée à financer les «Contras» anti-sandinistes au Nicaragua) – rappelle que «les évangéliques aux Etats-Unis sont vingt à trente fois plus nombreux que les juifs» et que leur soutien à la politique israélienne est fondamental.
Comme le soulignait un article1>E. Alterman, «Les Juifs américains, Israël et la politique des Etats-Unis», Le Monde diplomatique, février 2024. du Monde diplomatique, le groupe de lobbying [pro-israélien] American Israel Public Affairs Committee (Aipac) est devenu «plus droitier à mesure qu’il devenait moins ‘juif’». En effet, une part importante de la communauté juive américaine est plutôt progressiste, voire critique, envers Israël, tandis que pour les milieux évangéliques (ou plus précisément «évangélicalistes»), la défense inconditionnelle du gouvernement de Tel-Aviv revêt une valeur sacrée.
John Hagee est l’une des figures de proue de cette croisade version Trump. Chef du mouvement Christian United for Israel, il considère, à l’instar des principaux réseaux évangéliques d’extrême droite, que les juifs doivent «reconquérir» toute la Terre sainte pour que Jésus puisse revenir sur terre afin de les convertir. Ce message recoupe parfaitement celui de Benjamin Netanyahou: «Nous sommes le peuple des lumières, eux [les Palestiniens] le peuple des ténèbres. Nous réaliserons la prophétie d’Isaïe.» Ce prophète, à en croire la Bible, avait évoqué en termes eschatologiques le retour des juifs de Babylone pour reconstruire le temple du roi Salomon.
Derrière l’attaque contre l’Iran, il y a pour Trump, Hegseth et ces chrétiens fanatiques l’affolante imagerie d’une guerre sainte conçue pour déclencher l’Apocalypse, la bataille finale (Armageddon) entre le bien et le mal pour sceller la fin des temps. C’est d’ailleurs l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, qui, en février dernier, a évoqué la promesse divine faite à Abraham de lui offrir les terres allant du Nil à l’Euphrate, c’est-à-dire de l’Egypte à la Syrie actuelles. Voilà le «Grand Israël» que même Netanyahou n’oserait imaginer dans ses rêves les plus fous.
«Droit bibliques» et diplomatie guerrière ne font désormais qu’un. Dans les milieux «évangelicalistes» du sionisme chrétien, on compare souvent Donald Trump à Cyrus le Grand, le roi qui libéra les juifs de la captivité à Babylone. Peu importe si l’un fut le roi de cette Perse que l’autre tente aujourd’hui de balayer sous une tempête de feu.
Notes