En 2025, la néobanque Revolut a franchi la barre du million de clients particuliers en Suisse, venant concurrencer frontalement l’offre des groupes bancaires coopératifs établis. Comment comprendre ce choc entre deux visions radicalement opposées de la banque, l’une digitale, l’autre mutualiste?
Les néobanques font leur apparition au début des années 2010 – ces startups ayant profité des évolutions de la législation bancaire pour offrir des services plus rapides et totalement dématérialisés via une application mobile. Elles ont généralement des services limités, ne proposant ni crédit, ni découvert. Ces banques prennent davantage d’importance, notamment en captant des parts de marché au détriment des banques coopératives. Ces dernières, créées en 1864 pour lutter contre l’exclusion bancaire des fermiers, s’inscrivent dans une perspective socialiste critico-utopique. Héritières de la Banque du peuple de Pierre-Joseph Proudhon, elles suivent le principe «une personne, une voix» tandis que les banques capitalistes sont basées sur celui d’«une action, une voix».
Le concept de «société liquide» du sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017) offre un cadre analytique pour comprendre l’évolution de la consommation bancaire. Dans les sociétés liquides, les structures stables, sécurisantes et de production collective cèdent la place à des dispositions fluides et libres, orientées vers la consommation individuelle. Appliqué au secteur bancaire, cela permet de lire le succès des néobanques comme le symptôme d’une transformation profonde des modes d’appartenance et d’engagement.
Bauman oppose les groupes d’appartenance soudés par des valeurs communes aux «essaims», des agrégats d’individus autopropulsés, temporairement réunis autour d’un intérêt partagé. La gouvernance de la banque coopérative est fondée sur le sociétariat et le contrôle démocratique. Les élu·es de branche entretiennent des liens avec les réseaux associatifs et font de l’ancrage territorial un marqueur identitaire. A l’inverse, la néobanque agrège autour d’une interface promettant l’accessibilité à la place d’une relation bancaire incarnée et d’une gouvernance participative. La fidélité bancaire diminue chez les jeunes; chez les 18-26 ans, près de 30% ont changé de banque ou envisagent de le faire, contre 17% chez les générations plus âgées.
Cette divergence de modèles se prolonge dans le rapport à la spéculation financière. Les banques coopératives affichent une orientation structurellement plus prudente: sans actionnaires externes à satisfaire, elles n’ont pas la même pression à maximiser les rendements, ce qui les a tenues à l’écart des activités spéculatives comme les subprimes. Les banques coopératives sont ainsi reconnues comme des facteurs de stabilité financière systémique, même si la financiarisation de certains grands groupes mutualistes a partiellement brouillé cette frontière.
Comme produits de leur ère, les néobanques s’engagent davantage dans des pratiques aux frontières de la spéculation. Par exemple, Revolut fait de l’accessibilité aux cryptomonnaies un pilier de son modèle économique. La firme a traité 1 milliard de dollars de volume de transactions en cryptoactifs en 2024. Si ce secteur particulièrement volatile s’intègre davantage dans l’offre bancaire, il pourrait à terme menacer la stabilité financière.
Les banques coopératives sont, quant à elles, impactées par l’intensification de la concurrence bancaire internationale, laquelle découle précisément de cette liquéfaction sociétale décrite par Bauman. La banalisation des coopératives est également causée par l’uniformisation réglementaire avec les banques capitalistes.
Suivant l’analyse de Baumann, les consommateur·ices échangent leur appartenance contre davantage de liberté, mais souffrent dans cette transaction qui engendre une insécurité constante. La banque ne gère pas seulement des flux financiers: elle médie le rapport à l’argent, et donc aux conditions matérielles fondamentales de l’existence. On peut proposer le concept d’«insécurité bancaire», une forme d’anxiété financière engendrée par le retrait de la relation humaine dans l’acte bancaire, rendant plus difficile la gestion éclairée de ses ressources.
L’argent a longtemps été structuré par des relations humaines, mêlant confiance et régulation des comportements économiques. La dématérialisation des échanges risque d’appauvrir la capacité des individus à parler de leurs dépenses et de leurs épargnes et donc à penser leur situation matérielle en lien avec une appartenance de classe.