La vie à bord s’est transformée depuis que nous avons passé la Sicile. Les veilles aux jumelles ont commencé, notamment la nuit. Les rythmes se décalent, les temps de repos aussi. Une nouvelle ambiance s’installe sur l’Ocean Viking: plus calme, plus feutrée. Chacune et chacun vaque à ses tâches, à ses préparations. Le temps semble s’étirer.
Je viens de terminer mon tour de veille. Je n’ai pas vu l’heure passer, mais l’exercice est plus difficile que je ne l’imaginais. Scruter l’horizon tout autour de la coque du navire, sans savoir où ni quand quelque chose peut surgir. Lutter contre le vent, contre les vagues, pour garder la mire stable.
Pendant une heure, j’ai cherché des vies perdues dans l’immensité de la mer. Je crois pouvoir dire que j’ai fait correctement mon travail. Mais en posant les jumelles sur la passerelle, je prends soudain conscience de ce qui vient de se passer. Pendant une heure, j’ai veillé. Pendant une heure, j’ai remplacé un système européen de coordination et de sauvetage que nous appelons de nos vœux depuis plus de dix ans. Car, environ une fois sur trois, nos sauvetages commencent ainsi: parce que quelqu’un, à bord, a aperçu quelque chose dans la mire de ses jumelles.
Une fois sur trois, les vies que nous sauvons n’existent dans aucun système. Elles ne sont signalées nulle part. Ce ne sont pas des «cas de détresse», ni des «alertes». Ce sont simplement de minuscules points à l’horizon. Des points que nous n’avons pas le droit de manquer.
Les choses pourraient être plus simples. De nombreux avions et navires croisent dans la zone. Les Etats pourraient mettre en place un système d’alerte transparent et coordonné. Ce n’est toujours pas le cas. Alors, pendant des heures, nous nous relayons. Deux par deux, nous scrutons la mer.
A 21h24, l’information arrive finalement par la radio: un avion de surveillance de Frontex relaie un appel de détresse. Une embarcation serait en difficulté à environ trois heures de navigation de notre position. Nous n’avons presque aucune information. Nous buvons du café pour rester éveillés. Nous préparons le bateau. La nuit va être longue.
Vingt minutes plus tard, une précision arrive: il y aurait une vingtaine de personnes à bord. Après 23 heures, nous apprenons finalement que les garde-côtes italiens sont intervenus et ont procédé au sauvetage. Le cas est clos. Les personnes sont en sécurité. La nuit sera finalement calme. La veille aux jumelles se poursuit. Nous rangeons les équipements.
Le lendemain matin, à 10 heures, la radio grésille. Un message de détresse est relayé par un navire non identifié. Une «embarcation de migrants» aurait été signalée à 80 milles nautiques [environ 150 km] de notre position. Notre arrivée sur zone est estimée autour de 20 heures.
Une heure plus tard, une nouvelle position est transmise. L’embarcation dériverait. L’heure d’arrivée estimée est avancée à 19h15. A midi, une mise à jour tombe: environ 80 personnes seraient à bord d’un bateau en bois. Notre heure d’arrivée est désormais estimée à 17h15. A bord, les regards se concentrent. Les équipes se préparent. Nous prenons le repas plus tôt que d’habitude, à 16 heures. Nous sommes prêt·es.
A 16h30, un dernier message arrive. Le bateau que nous suivions a été intercepté par une vedette des garde-côtes libyens. Notre avion de surveillance, Albatross UNO, a assisté à l’interception. Toutes les personnes ont été transférées à bord du navire des garde-côtes. La nouvelle nous met en colère. Quatre-vingts personnes n’auront pas droit à une seconde chance. Elles ont choisi de tout risquer en mer pour fuir un pays que toutes celles et ceux que nous secourons depuis dix ans décrivent avec les mêmes mots: prisons, violences, travail forcé.
Ce soir, la mer est calme. Et quatre-vingts personnes sont reparties vers la Libye.