Un point médian et les cerbères de la grammaire aboient: «illisible», «barbare», «militant». On ne badine pas avec les mots. Par les temps qui courent, un vent réactionnaire souffle sur bien des terres, dont celles de la langue.
En 2017, l’Académie française a qualifié l’écriture inclusive de «péril mortel». En 2022, le Grand Conseil genevois l’a bannie de l’administration cantonale; même si les formulations épicènes restent autorisées, pour la droite, cela freine les «dérives égalitaires» de la gauche. La même année, à Berne, le Conseil national approuve une motion centriste intitulée «le respect de règles de la langue française prime sur l’idéologie». Comme si le langage n’était pas, justement, le produit d’une idéologie.
Dans les médias, des billets s’indignent régulièrement de l’outrage et réaffirment un biais hors d’âge: le masculin l’emporte sur le féminin. Un réflexe enseigné tôt à l’école et qui colle à la vie. Le masculin serait neutre, universel, transparent. Il ne dominerait pas, il engloberait. On reconnaît là une vieille stratégie de pouvoir: se faire passer pour l’air ambiant.
Or, les recherches récentes en psycholinguistique1>Voir les travaux de Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel: «Le cerveau pense-t-il au masculin?» (2021); «Et si on arrêtait de penser au masculin?» (2026). démontrent que le masculin générique n’est pas neutre, il s’impose. Même quand on répète la règle, le cerveau n’imagine pas un groupe mixte: il voit d’abord des hommes. Ainsi, la langue ne décrit pas juste le monde, elle le cadre, renforçant au passage les stéréotypes de genre sur les métiers et les rôles sociaux. D’où l’intérêt des formulations inclusives pour désamorcer un biais cognitif.
Revenons au titre. Au procès d’Adolf Eichmann, Hannah Arendt forge l’expression de «banalité du mal» (1963): elle voit un criminel nazi endosser le costume de fonctionnaire; il n’aurait fait que son travail. Plus tard, des entretiens enregistrés en Argentine (les archives Sassen) refont surface: on entend Eichmann se vanter, revendiquer la solution finale, sans regret. La banalité n’en disait pas tout; mais le mal savait se raconter, se justifier.
Ce texte n’exprime aucune équivalence entre grammaire fasciste et française. Mais Arendt pointe un ressort puissant, que l’expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité (1963) éclaire aussi: le pouvoir du conditionnement, des normes qui tournent en pilote automatique. Comme l’enseignement du français: des règles inculquées, récitées, appliquées sans y penser – sinon par commodité – jusqu’à fabriquer un monde imaginaire qui distribue le visible et l’invisible, et installe au quotidien la «banalité du mâle».
Et si l’encre de nos plumes cessait de servir d’ancre à la domination masculine, pour décrire un monde qui ressemble au monde? La langue n’appartient à personne: c’est un espace public, un milieu vivant, un territoire à décoloniser. Cela ouvre un chantier abyssal. Oui, on peut discuter des outils: le point médian (lecteur·ices) pose des questions de lisibilité et d’accessibilité. Mais le procès de la typographie sert souvent de prétexte.
Il existe mille bricolages et autant de manières de se réapproprier sans abîmer une langue confisquée: la double flexion (lectrices et lecteurs), les formes épicènes (personnes, membres, public). D’autres choisissent l’alternance: un chapitre au féminin, un chapitre au masculin; pour provoquer un trouble, faire sentir ce que produit un neutre qui ne l’est pas, réintroduire une gêne là où l’habitude a rendu l’omniprésence de l’homme fluide. Et puis il y a la malaxe joyeuse: détournements poétiques et néologismes infinis (lecteurices, copaines, iels, celleux, etc.).
Le dictionnaire n’est pas un tribunal: c’est un album de famille qui laisse toujours du monde hors champ, une photo (très) en retard sur son temps.
Notes