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«J’ai toujours aimé écrire pour la parole»

Pour l’Atelier critique, l’écrivaine Giulietta Mottini revient sur la genèse de sa pièce Traînée de poussière, mise en scène au Cabaret littéraire du 2.21.
«Même si Dust est pleine d’aplomb, on sent qu’elle est perdue, en réalité.» ZOÉ CORNELIUS
Ecriture dramatique

Giulietta Mottini, écrivaine et critique littéraire, a publié son premier texte de poésie (une) existence à échelle hebdomadaire dans la revue Nioques (éd. Fabrique) en 2019, après un diplôme à l’Institut littéraire suisse et à l’ENSATT. En 2025, elle signe le livret d’opéra du collectif OperaLab Dernière expédition au pays des merveilles, mis en scène à la Comédie de Genève. Puis, en résidence à la Maison Rousseau et Littérature, elle se consacre à l’écriture de son roman A peine une motte de terre. Dès 2019, elle entame l’écriture de Traînée de poussière, un monologue théâtral porté par la voix d’un unique personnage: Dust (Inédit Théâtre du 7 juillet 2025). Ce vendredi, une lecture-performance de son texte Ne surtout pas diminuer les nuisances sera donnée au Théâtre 2.21, à Lausanne, lors du Cabaret littéraire. Nous vous présentons ici un extrait de l’entretien réalisé par l’Atelier critique de l’Unil en lien avec nos parutions Inédits Théâtre.

Traînée de poussière est un monologue théâtral où la voix de Dust porte aussi la voix de tous les autres personnages. Pourriez-vous nous parler de votre processus créatif?

Giulietta Mottini: C’était un très long processus, une succession de deux rencontres qui m’ont donné envie d’écrire ce texte. Tout a commencé en 2018, à Berlin. Alors que j’étais sur la terrasse d’un bar avec des amis, une femme s’est approchée de nous. Elle disait «Ich bin die Putzfrau vom Zirkus!» (Je suis la femme de ménage du cirque). J’ai trouvé cette phrase très forte. Elle était clairement sous substances, pas tout à fait là, mais elle avait une forme de lucidité sur sa condition, sur le fait d’être tout en bas de l’échelle de la société.

Six mois plus tard, j’ai vu un film documentaire à la cinémathèque, Favela Olimpica (2017), de Samuel Chalard. Il y a une scène où une femme se tient derrière une énorme casserole de haricots et dit: «Dans cette favela, nous sommes comme les éléphants d’un cirque, on nous tient avec une toute petite chaîne de fer alors qu’il nous suffirait de donner un léger coup de tête pour briser la chaînette qu’on nous a mise au cou.» A nouveau, j’ai été frappée de voir une telle poésie et une telle force se dégager d’une personne que l’on ne considérerait pas comme artiste, simplement de par sa condition sociale. Ces deux femmes ont fusionné, et le lendemain, j’ai commencé à écrire.

A quoi le titre, Traînée de poussière, fait-il référence? Poussière rappelle le nom de la protagoniste, mais est-ce que le terme de traînée revêt plus d’un sens?

Traînée de poussière a été le nom de la pièce dès sa genèse. Dans la première version, le père du personnage lui disait qu’elle finirait seule dans la rue, qu’elle ne serait qu’une traînée de poussière. Il y a aussi un jeu de mot avec «traînée» lié à cette scène sexuelle. Et puis, il y a les traînées de poussière que laissent les étoiles filantes éphémères.

D’où est née la nécessité de faire de ce texte un monologue théâtral? Et de le faire voir en plus de le faire lire?

J’ai toujours aimé écrire pour la parole. Je l’ai tout de suite imaginé comme un texte de théâtre. J’avais cette volonté que ce soit du théâtre, mais j’ai commencé assez naïvement, sans forcément avoir tous les codes de l’écriture théâtrale. Je pense que le premier élément qui faisait vraiment théâtre, c’était cette parole. Puisque le texte ne nous fait entendre que sa voix à elle, la voir sur scène nous permet de se rendre compte qu’il se passe d’autres choses que ce qu’elle décrit. Un doute s’installe: ce qu’elle dit est-il vraiment conforme à la réalité? Le théâtre permet d’investir cet espace vide du texte.

Dans votre post Instagram concernant les Inédits Théâtre, vous écrivez ceci: «Je n’avais jamais envisagé que Dust existait avant tout dans ma tête. Pour moi, elle était réelle. Elle était faite d’une autre matière que nous, certes, mais elle existait au-delà de moi, elle vivait quelque part dans le monde immatériel de la fiction où j’allais régulièrement lui rendre visite». De quoi voudriez-vous lui parler lors de votre pro-chaine visite?

Même si elle est pleine d’aplomb, on sent qu’elle est perdue, en réalité. Peut-être que je voudrais aborder avec elle cette vulnérabilité qu’elle cache, et dévoile à peine à la fin du texte. J’aimerais qu’elle m’en dise plus sur son rêve de funambule. C’est un métier que je trouve beau et fou, il y a quelque chose d’aberrant dans le fait de passer tant de temps sur un fil, mais il y a quelque chose de très beau dans cette grâce et ce risque. J’aimerais savoir aussi où elle a trouvé cette force qui la pousse à continuer d’avancer. Rebecca Gisler (autrice suisse romande, ndlr) disait que tous les textes ont un trou noir. Je pense que le trou noir de ce texte, c’est le père de cette môme. Il n’est que brièvement mentionné. Dust fait face à cette absence et continue d’avancer. C’est de tout ça dont je voudrais parler avec elle.

D’où est venue l’idée du funambulisme?

Quelque part, j’ai toujours eu envie de faire partie d’une compagnie de cirque! J’adore cette idée de troupe. Avec du recul, il y a quelque chose de fou dans ce rêve, comme dans celui d’écrire. Il y a quelque chose de démesuré. Pour ma part, j’ai terminé une formation de droit avant de quitter complètement le domaine, et en relisant certains passages de ce texte, je me rends compte que je me parle en fait à moi-même! Il n’y a rien de plus beau que de s’élancer, même au risque que la chute soit brutale.

Black Tar est le nom d’une drogue, une forme d’héroïne qui tient son nom de sa couleur. Dans Traînée de poussière, Black Tar est-elle une femme qui porte le nom d’une drogue ou faut-il prendre ce personnage comme purement allégorique? La frontière entre réalité et métaphore est floue.

J’ai écouté le témoignage d’un homme qui racontait comment il s’était sorti de son addiction à l’héroïne. Il avait fait sa première prise avec sa copine de l’époque et ils étaient devenus rapidement dépendants ensemble. Pour lui, c’était un ménage à trois. Cette image m’a beaucoup marquée. Je crois que dès le début, Black Tar était à la fois une drogue et une personne. La drogue prend tellement de place qu’elle devient une personne à part entière. J’aime être très concrète quand j’écris. J’ai entretenu cette ambivalence, mais je tenais à ce qu’elle reste une personne concrète. En même temps, puisqu’on est toujours dans le regard de Dust, on a parfois l’impression de la voir halluciner.

Avez-vous l’intention de faire publier le texte?

La volonté y est! C’est difficile de faire publier des textes de théâtre en Suisse romande. A ma connaissance, il n’y a plus de maisons d’édition qui investissent ce domaine. De plus, il s’agit d’une forme hybride, entre texte littéraire et théâtre. J’avais une conception du théâtre qui n’impliquait pas nécessairement la publication du texte, dans une idée d’œuvre éphémère. Le côté pragmatique me rattrape cependant: une publication permet de laisser une trace, et c’est un texte qui se lit bien et pourrait exister indépendamment de la scène.

Avez-vous des actualités que vous voudriez partager?

J’ai un projet d’écriture de roman depuis un moment déjà, qui porte sur la question de la transmission des mythes familiaux. Sous cet axe, j’aborde aussi la figure de la sorcière, de ce qu’une petite fille à qui l’on a raconté qu’elle était la descendante d’une sorcière pourrait projeter là-dessus, des secrets de famille qui se cachent derrière un tel récit. Un de mes textes, Ne surtout pas diminuer les nuisances, a été mis en scène par le duo Buro d’Archi sous forme de lecture-performance les 13 et 14 mars, au Centre Culturel Ebullition, Bulle, puis ce vendredi au Théâtre 2.21, à Lausanne. Il y a trois comédiennes au plateau, je suis très enthousiaste! Ce sera musical, plus éloigné d’un récit.

Compte rendu – Traînée de poussière, Giulietta Mottini

Dust est mère célibataire. Son rêve est d’être funambule. Elle est sur le point de se jeter sur un fil tendu au-dessus du vide. Avant qu’elle ne se lance, le lecteur est happé dans ses souvenirs dont elle fait le récit. Elle évoque la manière dont elle a rencontré Black Tar, cette femme mystérieuse qui porte le nom d’une drogue et dont elle ne peut plus se déta-cher après leur première ren-contre sensuelle et passionnée. C’est, du reste, le seul person-nage qu’elle nomme. La fille de Dust est simplement «la môme», une collègue «la boute-en-train», l’homme qui lui a présenté Black Tar «Lui». Pour Dust, Black Tar semble être bientôt la seule qui im-porte vraiment, prenant de plus en plus de place à mesure que grandit la dépendance de la protagoniste. Black Tar est l’allégorie d’un opioïde, la personnification de l’héroïne qui passe dans les veines de Dust, qui prend tant de place dans sa vie que le monde semble ne tourner plus qu’autour d’elle. Le texte ver-sifié, scandé et rythmé, accen-tue la détresse et l’urgence que l’on perçoit chez la jeune femme. Le récit et les mots crus qui entourent chacune de leur rencontre rendent Black Tar plus réelle, plus tangible, et forment l’image de la chute qu’une personne souffrant d’addiction doit traverser avant de s’en sortir. Cette chute, pour Dust, c’est la perte de sa fille qu’on devine confiée aux services sociaux.
Entre le fil devant lequel elle se tient, la cour d’école de sa fille, le supermarché où elle travaille, les lieux se confon-dent, comme les voix des per-sonnages qui passent toutes dans la même bouche, celle de la protagoniste, qui parle pour elle, pour Lui, pour Black Tar. Ce texte mystérieux où le dis-cours frise la folie livre une histoire qui fait battre le cœur au rythme des mots et des vers, à l’allure du souffle de Dust, dont les fêlures et fai-blesses créent l’humanité.