Faut-il interdire les réseaux sociaux aux enfants et aux ados? L’interdiction est en vigueur en Australie depuis décembre pour les moins de 16 ans. En France, l’Assemblée nationale vient d’adopter un projet de loi visant à interdire l’utilisation des réseaux sociaux au moins de 15 ans. Le sujet fait l’objet d’un intense débat en Suisse aussi. Plusieurs députées au Parlement ont déposé des motions et postulats portant sur l’exposition aux réseaux sociaux des jeunes. Céline Vara et Maya Graf (Vert·es) ont demandé au Conseil fédéral d’étudier les possibilités de limiter l’utilisation nocive des réseaux sociaux ou d’interdire l’accès à ces plateformes aux moins de 16 ans (décembre 2024). Plus récemment, Céline Amaudruz (UDC) a déposé une motion demandant au gouvernement de prendre rapidement des mesures concrètes visant à protéger les mineurs face aux algorithmes des réseaux sociaux (décembre 2025). Sont concernés: la personnalisation algorithmique, la lecture automatique de vidéos, le défilement continu et les notifications.
Le thème de ces interventions parlementaires abondamment relayées dans les médias concerne les effets nuisibles de l’usage excessif des écrans pour la santé des enfants, mais ne porte pas explicitement sur l’exposition à des contenus problématiques (désinformation, violence, pornographie), au cyberharcèlement, ainsi qu’à tous les procédés d’influence et de sujétion (cybercriminalité). Une initiative populaire soutenue par un comité réunissant des parlementaires de tous bords vient d’être lancée qui intègre ces problématiques («Initiative Internet»). Elle demande que la Constitution soit modifiée pour obliger les plateformes à agir de manière proactive afin de protéger les droits fondamentaux de la population ainsi que les processus de décision démocratiques dans l’espace numérique.
Si l’univers numérique présente des risques pour les jeunes, il offre d’abord d’innombrables opportunités qui sont généralement passées sous silence par les partisans des interdictions des écrans connectés et des réseaux sociaux. La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) s’est penchée sur l’interdiction des médias sociaux et a publié récemment une prise de position1>CFEJ, «Interdire les médias sociaux? Une solution apparemment simple à un problème complexe», novembre 2025. très éclairante pour que les besoins et les intérêts des enfants soient davantage pris en considération en matière numérique. La CFEJ relève que le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux se focalise principalement sur la nécessaire protection des enfants, mais néglige leurs droits. Elle rappelle que la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations unies s’applique aussi à la sphère numérique. La commission estime qu’un «renforcement des compétences en matière d’utilisation des médias sociaux et des smartphones ainsi qu’en matière d’autorégulation est nécessaire».
A l’instar de nombreux partis politiques et ONG, la CFEJ demande que soient imposées des exigences légales claires et contraignantes aux plateformes numériques. Cependant, en ce qui concerne les activités en ligne, la commission fédérale considère que l’opinion des enfants et des jeunes doit être prise en compte. Au lieu d’interdictions générales, la commission plaide pour que des règles soient élaborées de manière participative avec les enfants, pour le développement de leurs compétences médiatiques et pour que leur droit à rechercher de l’information soit respecté.
La CFEJ observe qu’il incombe à l’Etat de «protéger ces droits et de garantir aux enfants un accès adapté à leur âge, sûr et inclusif aux médias numériques, et donc également aux médias sociaux». Les enfants doivent être libres de «s’exprimer, de nouer des contacts et de participer aux débats de société» dans l’environnement numérique. La CFEJ se prononce contre une interdiction générale des réseaux sociaux pour les enfants et les jeunes car elle «va à l’encontre de ces droits, qui peut compromettre l’égalité des chances, le développement de l’auto-efficacité et l’inclusion». La commission insiste pour que des actions éducatives soient proposées aux enfants pour se familiariser de manière créative à l’utilisation des médias sociaux et renforcer leurs capacités critiques. Cette vision est aussi défendue par le Réseau suisse des droits de l’enfant qui regroupe les principales organisations non gouvernementales suisses actives dans les domaines de la protection de l’enfance.
Dans cette optique, l’interdiction générale de principe des smartphones dans les établissements scolaires de Suisse romande n’est pas un bon signal pour les droits des enfants dans l’espace numérique.
Notes