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Résister aux faillites institutionnelles

Le FIFDH 2026 acte la déroute du droit humanitaire. Entre impunité et dérives autoritaires, se dessine la fracture systémique d’un monde où les institutions faillissent, laissant aux individus le soin de porter seuls la résistance pour la vérité.
Christophe Cotteret, réalisateur de Disunited Nations; Francesca Albanese, rapporteuse spéciale à l’ONU, et Rachida El Azzaoui, journaliste à Mediapart, en débat dans la Grande salle de l’Espace Pitoëff, à Genève, le 13 mars 2026. FLORIAN LUTHY/FIFDH 
Genève

La 24e édition du Festival international du film sur les droits humains (FIFDH) s’est achevée hier, laissant une empreinte singulière. Sa programmation, centrée sur la guerre et la crise du droit humanitaire, a souligné un affaiblissement lent, mais perceptible, des cadres qui régissent nos relations collectives. Rarement le festival n’a autant résonné avec l’état du monde, où la violence s’exerce d’une manière de plus en plus indiscriminée, où les institutions censées protéger les individus chancellent sous le poids de leurs propres contradictions. Le génocide en cours à Gaza, la guerre continue en Ukraine, l’embrasement au Moyen-Orient, la présidence de Trump et ses effets, autant de sujets d’alarme et de réflexion au centre des forums et tables rondes de cette semaine.

Nommer le génocide à Gaza

C’est autour de la figure de Francesca Albanese que s’est cristallisée une partie de l’édition, en particulier lors de la projection de Disunited Nations, du cinéaste Christophe Cotteret, qui suit le travail et les combats de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, documentant les attaques coordonnées dont elle fait l’objet. La projection a précédé le forum «L’échec du droit humanitaire à Gaza» vendredi, auquel a participé Francesca Albanese, en présence du réalisateur. Les rapports de cette dernière documentaient déjà, dès 2022-2023, la négation par Israël du droit des Palestiniennes et des Palestiniens à l’existence et ses effets dévastateurs, notamment sur les enfants1> Son rapport sur l’enfance a précédé de peu les attaques du 7 octobre 2023 (présenté juste après); «Anatomie d’un génocide» est sorti en mars 2024..

Le documentaire de Christophe Cotteret interroge frontalement la capacité de l’ONU à agir: «Que peut l’ONU si elle est amputée de la volonté des nations?» Francesca Albanese est sans détour: «Les Nations unies ont failli, tant pour faire cesser l’impunité des crimes que comme mécanisme de prévention des conflits.»

Dans les colonnes du Monde Diplomatique, reprises par le Courrier ce mois-ci, la rapporteuse spéciale soulignait, en réponse à ses détracteurs, le caractère inédit des attaques qu’elle subit, depuis le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio jusqu’aux lobbies institutionnels, en passant par certains ministres des Etats membres de l’UE. Au point qu’elle s’est vu imposer depuis août 2025 des sanctions américaines qui l’isolent financièrement. L’acharnement contre la messagère, plutôt que la réfutation du message, en dit long sur l’état du système.

Pourtant, le contenu de ses rapports est corroboré par ceux d’Amnesty International et par les décisions de la Cour internationale de justice (CIJ). La rencontre des autres rapporteurs spéciaux à Genève, saisie par le réalisateur français, permet une convergence des témoignages documentant le processus de destruction de tout ce qui constitue l’identité collective palestinienne, à commencer par l’éducation. Les deux éditions précédentes du FIFDH avaient consacré plusieurs débats à cette question; l’aggravation de la situation sur le terrain constatée depuis ne fait que renforcer le sentiment d’impuissance face aux obstructions et à l’inertie des Etats, en particulier sur la question cruciale des achats et des livraisons d’armes à Israël.

Le directeur de l’UNRWA, Philippe Lazzarini, dont l’institution fut l’une des premières à être prises pour cible, témoigne également dans le film: «La situation en est arrivée à un point où tout peut être commis sans aucune conséquence.» Ce contexte d’impunité totale est amplifié par une désinformation massive, organisée au plus haut niveau via les médias sociaux. Le film montre enfin de quelle manière le débat public se trouve progressivement criminalisé, réduisant ce qui peut encore être dit. En pesant de tout leur poids dans la dynamique régionale, les Etats-Unis, principaux pourvoyeurs d’armes de l’Etat hébreu, cautionnent de fait ces violations.

Les bibliothécaires au front

C’est sous cette lumière que la soirée spéciale organisée par Amnesty International prend tout son sens autour du film The Librarians de Kim A. Snyder, déjà primé à Sundance lors de sa sortie en 2024. En apparence, un monde sépare les salles des bibliothèques des villes du Midwest américain des tribunes de l’ONU. Pourtant, une même logique les relie: des individus – des femmes en majorité – qui voient le droit d’exercer leur expertise professionnelle contesté au nom de principes idéologiques et religieux, refusent de plier en dépit des violences directes et symboliques qui leur sont infligées.

Le film, suivi du forum «Etats-Unis: la dérive autoritaire», documente de quelle façon, depuis le retour de Trump à la présidence, les School Boards [conseils scolaires] ont subi les assauts d’organisations très bien financées. Celles-ci coordonnent des campagnes d’épuration des bibliothèques scolaires sur tout le territoire, visant leurs collections jugées «immorales» ou «subversives». Le représentant d’Amnesty International, Michael Ineichen, précise le choix de ce film qui condense plusieurs enjeux importants en matière de défense des droits humains. «Ces bibliothécaires ont compris, malgré les assauts portés contre elles, qu’elles avaient des pouvoirs et pouvaient les utiliser.»

Le débat, animé par Gaspar Kuhn (ancien correspondant de la RTS à Washington) a réuni Maya Kandel, historienne et spécialiste de la politique étrangère des Etats-Unis, Katherine Stewart, autrice de recherche sur les mouvements chrétiens nationalistes, et Faisal al-Juburi, de l’ONG Raices Texas, pour décrypter l’architecture profonde du phénomène. Katherine Stewart rappelle que les fondateurs de «Moms for Liberty», fer de lance des attaques contre les bibliothèques, sont les mêmes qui ont financé l’insurrection du 6 janvier 2021 contestant la victoire de Joe Biden à la présidentielle de 2020, encouragés par Donald Trump. Leur objectif, selon elle: «Fomenter la défiance envers l’éducation publique», ouvrant la voie à sa destruction par la droite religieuse. L’historienne Maya Kandel propose une relecture gramscienne des origines du phénomène trumpiste depuis les prémisses du mouvement «Tea Party», vers 2007-2008: «Trump sait donner à chaque groupe d’intérêt ce qu’il réclame, transformant petit à petit la fonction présidentielle selon ses intérêts propres.» Faisal al-Juburi décrit les conditions horrifiques de détention de familles entières arrêtées et enfermées dans les prisons de l’ICE [la police migratoire de Trump]; il insiste sur les effets d’attaques délibérées contre l’éducation: « Rien n’est plus précieux que l’éducation, personne ne peut vous prendre ce que vous avez appris.»

Les archives d’Amnesty International USA, conservées au Center for Human Rights Documentation and Research de la Columbia University, exposent sur des centaines de pages comment l’organisation fut la cible de l’administration Reagan dès les années 1980, accusée de manquer de neutralité. Déjà à cette époque, le cercle conservateur de la fondation Heritage – au cœur des stratégies actuelles du président Trump – avait conduit l’administration Reagan à redéfinir les droits de l’homme pour les faire coïncider avec les intérêts stratégiques américains, en visant les organisations internationales, l’ONU ou Amnesty International, qui refusaient de marcher au pas. Les organisations humanitaires indépendantes qui ne s’alignaient pas étaient discréditées, leurs financements menacés. Ce n’est pas l’accusation qui a changé, c’est son ampleur et ses moyens, comme le documente le rapport d’Amnesty International de janvier 2026.

Ce rapport2>«Ringing the Alarm Bells, rising authoritarian practices and erosion of Human rights in the United States», Amnesty International 2026. recense douze «Alarm Bells» illustrant les fractures du système étasunien: parmi lesquelles figurent la censure dans les bibliothèques scolaires, la criminalisation de la dissidence et l’aggravation des mesures restreignant les libertés. Ces dérives, analysées par Maya Kandel sous l’angle historique et par Katherine Stewart via les logiques sociales, se traduisent concrètement par les pressions policières de l’ICE. Ses agents ciblent les sources de critiques, menant des opérations sur les campus et procédant à des arrestations d’immigrants, en particulier lorsqu’ils sont liés au militantisme pro-palestinien.

Servir en solitaire

A ces formes de résistance, de Francesca Albanese aux bibliothécaires, le documentaire Facing War de Tommy Gulliksen ajoute celle de Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN, ancien journaliste devenu premier ministre de Norvège et envoyé spécial de l’ONU (2013-2014), avant son mandat à la tête de l’Alliance atlantique. Le film le suit dans un parcours intime durant l’année 2024, sa dernière en poste, en pleine guerre russo-ukrainienne. Un documentaire ciselé qui s’attarde moins sur la mécanique institutionnelle que sur la profondeur humaine du personnage. Comme dans le précédent film, la caméra révèle un caractère humble, convaincu d’œuvrer pour la paix.

Le documentaire opère un rappel poignant des circonstances de la double attaque du 22 juillet 2011 – l’attentat contre le siège du gouvernement à Oslo suivi du massacre du camp des jeunes travaillistes sur l’île d’Utøya, commis par un terroriste d’extrême droite – un choc immense pour la Norvège et l’Europe. Alors qu’il était encore premier ministre, Stoltenberg avait déclaré: «A cette attaque, nous répondrons par plus de démocratie, plus d’ouverture et plus d’humanité.» Ce fil conducteur, qui expose une tension dramatique intense entre solitude individuelle liée à la fonction et pression du cirque médiatique, montre un Stoltenberg accablé par les responsabilités et les contraintes d’un jeu diplomatique incessant, laissant poindre ses doutes face à l’absence de perspectives de sortie pour la guerre en Europe.

Comme dans le cas de la rapporteuse spéciale Francesca Albanese, on est frappé par la convergence de ces deux portraits, et la façon dont la caméra capte ces instants de vulnérabilité, proportionnels au poids des attentes et des critiques qui pèsent sur leurs épaules.

Un FIFDH plus nécessaire que jamais

L’Europe tergiverse face au génocide à Gaza, se réarme à grande vitesse et peine à assumer la contradiction de ses politiques avec les activités de ses entreprises qui continuent d’exporter vers les zones de conflit sans égard pour les conséquences. Ce que réclament les rapporteurs spéciaux de l’ONU, la société civile et Amnesty International en particulier, c’est un engagement clair et résolu pour la défense des valeurs universelles.

Ce que l’on emporte de cette édition, c’est une cartographie de l’engagement possible face à la désunion. De l’engagement en apparence ordinaire des bibliothécaires de petites villes des Etats-Unis au travail de Francesca Albanese et de Jens Stoltenberg, la conviction demeure qu’il n’y a pas de figure de sauveur unique pour dénouer le jeu complexe de la crise institutionnelle en cours, mais que celle-ci repose sur une prise de responsabilité à la fois collective et individuelle.

La richesse des débats et forums et des films a permis de mesurer les voies d’une telle dynamique pour sortir de l’impasse, en redonnant aux opinions publiques leur rôle entre les tentatives de criminalisation de leur parole. Des formes de résistance jugées subversives par certains médias, mais qui trouvent un puissant écho dans le forum de Genève: mardi, Le Courrier remettait son Prix des droits humains à deux collectifs étudiants des universités de Genève et de Lausanne pour leurs actions contre la guerre génocidaire à Gaza – signe que l’opinion se détermine, et que démontrer son existence est une des fonctions essentielles du FIFDH. JG

Notes[+]

Jérôme Gygax est historien, journaliste, docteur en relations internationales.