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91 heures perdues en mer

Sur le pont de l’Ocean Viking

J’embarque sur l’Ocean Viking pour l’une des premières missions de l’année. Depuis plusieurs années, ce navire de sauvetage patrouille en Méditerranée centrale pour porter assistance aux personnes en détresse en mer. A terre, je dirige l’organisation humanitaire SOS Méditerranée Suisse. Mon travail se déroule le plus souvent loin du pont, entre gouvernance, plaidoyer, gestion et recherche de financements. Embarquer à bord de notre navire-ambulance reste donc une occasion rare.

Pendant six semaines, je partagerai ici une chronique hebdomadaire depuis le navire: des fragments de vie à bord, des récits de mer, parfois des sauvetages, mais aussi les questions politiques et humaines qui traversent cette mission. Ces textes ne prétendent pas raconter toute la Méditerranée. Ils seront simplement le regard d’un témoin embarqué, au plus près d’un bateau qui, chaque jour, scrute l’horizon dans l’espoir de ne trouver personne… et se tient prêt à secourir celles et ceux qui apparaissent.

Nous sommes repartis il y a plusieurs jours de Livourne, le port où nous avons débarqué les 147 personnes secourues quelques jours auparavant. Vendredi à 17 heures, nous avons quitté le quai. Mardi à midi, nous atteignons enfin les eaux internationales, au large de la Sicile. Ce trajet, long, pénible et inutile, est la conséquence des politiques européennes et italiennes. Depuis le début de l’année 2022, après chaque sauvetage, un port nous est attribué dans le nord de l’Italie, nous obligeant à parcourir des centaines de kilomètres avant de pouvoir rejoindre notre zone d’opération en Méditerranée centrale.

Cette semaine, nous venons de perdre 91 heures de vies. Pas des nôtres – nous prenons notre mal en patience – mais celles des personnes qui dérivent dans une Méditerranée progressivement privée de ses moyens de sauvetage.
Généralement, ces quatre jours, je les observe depuis mon bureau à Genève. Dans nos vies de tous les jours, professionnelles et personnelles – entre mes responsabilités de directeur d’une organisation de secours en mer et cinq enfants dont je m’occupe une semaine sur deux –, quatre jours passent très vite.
Ici, à bord de l’Ocean Viking, je suis entouré de dix-neuf membres d’équipage. Conducteurs de canots de sauvetage rapide, plongeurs, médecins. Une partie de ces hommes et de ces femmes viennent du sauvetage en mer, d’autres de la marine marchande, d’autres encore de missions humanitaires. A leurs yeux, naviguer quatre jours sans secourir personne n’a pas de sens.

Alors le temps est occupé à perfectionner les gestes, les communications, les tactiques. A répéter encore et encore les procédures. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que de s’entraîner sans relâche, nuit et jour, pour être prêts quand nous entendrons dans nos radios VHF le «ready for rescue».

Ici, quatre jours en mer ne sont pas une parenthèse. C’est une perte de temps, d’argent, de vies. Autour de moi se trouvent des professionnel·les hautement qualifié·es, rompu·es à la mer, qui ont fait le choix de risquer leur vie pour celle des autres. De combler un vide laissé dans le mécanisme maritime européen. La plupart ont connu une autre époque.

Ils et elles ont connu les périodes où notre navire pouvait enchaîner les sauvetages. Connu des ports fermés. Connu des semaines avec à bord 300, 400, parfois 600 personnes secourues. Aujourd’hui, on demande à cette équipe de fonctionner au ralenti. D’attendre. De prendre son mal en patience. Pourquoi?

Parce que notre système politique européen a besoin de boucs émissaires. De symboles pour mener ses combats. En ce moment: empêcher les migrant·es d’arriver en Europe. Ne pas les laisser franchir nos portes, nos mers, nos montagnes.
A bord, l’équipage vit sous une plaque fixée sur un mur de l’Ocean Viking. Une plaque de l’UNESCO rappelant que les gestes de sauvetage en mer font partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Nous l’avons reçue il y a plusieurs années, à une époque où notre mission n’était pas encore criminalisée, mais saluée. Et pourtant, celles et ceux qui les pratiquent sont aujourd’hui entravé·es, ralenti·es, accusé·es. On espère les décourager. Les épuiser.

Mais surtout, épuiser celles et ceux qui tentent la traversée. Pendant notre transit, nous avons appris qu’une femme avait donné naissance à bord d’une embarcation de fortune, quelque part au milieu de la mer. Nous descendions vers le sud depuis des heures. A notre bord, une sage-femme, un médecin, des équipes prêtes à intervenir. Mais nous étions trop loin. La politique en a décidé autrement.
Est-ce bien le monde dans lequel nous souhaitons vivre?

Elliot Guy est directeur général de SOS Méditerranée Suisse.

Cette chronique est la première d’une série de 6 chroniques à retrouver chaque vendredi.

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