Adapté du roman autobiographique de Franck Courtès, le film A pied d’œuvre de Valérie Donzelli suit un photographe de renom qui abandonne sa carrière pour l’écriture, alors que sa femme (Valérie Donzelli) l’a quitté avec leurs deux enfants pour s’installer au Canada.
Déjà auteur de deux romans lui ayant valu une certaine notoriété, Paul (Bastien Bouillon) a bénéficié d’une avance versée par son éditrice (Virginie Ledoyen) pour son prochain livre. Mais ses ressources financières s’épuisent bientôt. Il doit quitter son appartement pour un entresol sinistre et son éditrice refuse son manuscrit – intitulé Histoire d’une fin, le récit autobiographique de sa rupture. Paul fait alors l’expérience de la précarité et des petits boulots via une plate-forme de services à domicile, où les demandeurs se livrent à une surenchère à la baisse. La nécessité de gagner sa vie met peu à peu en péril son activité d’écriture. On assiste à son déclassement progressif, tant économique que social, qui l’amène à disparaître de ses cercles de sociabilité et à subir l’opprobre familial. Sa nouvelle vie de pauvre et d’homme à tout faire le confronte à des gens de tous milieux, tous utilisateurs d’une application de type Uber pour leurs besoins quotidiens: ménage, jardinage, bricolage ou déménagements.
Le projet de Valérie Donzelli est modeste, à l’image de son personnage: rendre compte concrètement de la précarité qui frappe nombre de ceux et celles ayant choisi de se consacrer à leur vocation artistique. Bien qu’il s’agisse ici d’un écrivain, la réalisatrice dit s’être «totalement identifiée»: «Mon père venait de mourir, j’ai repensé à notre histoire familiale.
Mon grand-père et mon arrière-grand-père paternels étaient peintres et sculpteurs. Ils ont vécu dans une extrême pauvreté, ne vivant que de leur art, et mon père en a beaucoup souffert. (…) il a fait des études de droit alors qu’il dessinait extrêmement bien (…). Lorsque j’ai décidé d’être actrice, il a eu peur et m’a aussitôt mise en garde: tu vas finir clocharde! (…) j’ai tracé ma route, atypique au départ, et je suis assez fière de mon parcours» (entretien tiré du dossier de presse).
Ce qui fait la qualité du film, c’est l’absence totale de dramatisation: Paul a choisi cette existence et en accepte sans protester les contraintes. Sa voix off accompagne ses observations; il note ses rencontres dans un petit carnet sans porter de jugement. Le film finit par être un observatoire privilégié d’un système néolibéral arrivé à un point extrême d’exploitation généralisée. Les seuls autres précaires que Paul croise – lors du déblaiement d’un appartement – sont des Africains qui regardent avec compassion cet homme visiblement inadapté à la tâche.
Le film ne cède ni au pittoresque ni au sordide, bien que certaines scènes relèvent d’une véritable comédie humaine. Un seul moment manque de verser dans le gore lorsque Paul percute un chevreuil, mais cette piste est vite abandonnée. Il faut saluer le travail d’understatement fait par Bastien Bouillon, chaussé de lunettes qui symbolisent sa condition d’intellectuel: il parvient à un état quasi bressonnien dans son jeu, subissant sans broncher les diverses avanies inhérentes à la situation d’homme à tout faire. La trajectoire de Paul suggère aussi que l’écrivain doit abandonner la fibre autobiographique pour donner un nouveau sens à son écriture à travers «d’autres vies que la sienne», pour reprendre la formule d’Emmanuel Carrère.
Cette figure d’«homme doux» délaissant son rang social et ses responsabilités parentales pour se consacrer à l’écriture suscite l’empathie. Si le film n’évite pas une certaine complaisance finale – quand le succès arrive et que le contact avec son fils se renoue – la persistance de la fragilité économique relativise ce happy end. On remarquera toutefois que la précarité est le lot d’une part de plus en plus vaste de la population sans espoir d’en sortir, contrairement aux artistes qui peuvent, pour les plus chanceux·ses, espérer un jour être suffisamment reconnu·es pour vivre de leur travail. Au-delà de la pauvreté, ces «boulots de merde» propres au capitalisme ont été documentés par Olivier Cyran et Julien Brygo dans l’ouvrage du même nom (J. Brygo, O. Cyran, Boulots de merde. Enquête sur l’utilité et la nuisance sociales des métiers, La Découverte, 2016, 2023).