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PA-2030: le beurre et l’argent du beurre

Carnets paysans

Les annonces de politique agricole de Guy Parmelin le 18 février dernier ont fait la Une des médias. Le conseiller fédéral UDC a réussi son opération de communication. Dans les comptes-rendus de la conférence de presse (La Liberté et Le Temps, 19 février 2026), on pouvait découvrir une avalanche de mesures semblant aller à la fois dans le sens de la protection de l’environnement et de la dépendance aux produits phytosanitaires; de l’agriculture de proximité et de l’agriculture industrielle; de la simplification administrative et du contrôle. A lire la presse, on pouvait croire que Parmelin avait trouvé la formule magique pour avoir, sans mauvais jeu de mots en pleine crise laitière, le beurre et l’argent du beurre.

Pour se faire une idée plus précise des mesures annoncées, il fallait lire le Schweizer Bauer, organe de la droite agrarienne radicalisée, proche de l’UDC. Dans l’édition du 21 février, Daniel Salzmann, le rédacteur en chef, exulte. «Triomphe pour l’UDC et l’Union suisse des paysans», s’exclame-t-il en titre. Salzmann se réjouit de l’abandon d’une mesure combattue conjointement par le parti d’extrême-droite et l’organisation professionnelle. Il s’agit d’une taxe incitative sur les engrais minéraux, les aliments concentrés pour le bétail et les produits phytosanitaires. Le produit de cette taxe devait être redistribué uniformément à l’ensemble des exploitations agricoles.

Ce dispositif est une manière de traiter ce que les économistes appellent les externalités négatives, c’est-à-dire les défaillances des prix du marché à prendre en compte les nuisances qu’une production impose à l’ensemble de la société. La mesure en question était appliquée de façon très modérée, étant donné que le produit de la taxe était redistribué au secteur agricole, avec l’objectif d’inciter les exploitant·es à sortir progressivement de leur dépendance à la chimie de synthèse. Mais le Schweizer Bauer voyait dans cette mesure une injustice, imposée par le lobby de l’agriculture biologique, visant à faire payer aux «exploitants conventionnels […] la baisse de la disposition des acheteurs industriels et des consommateurs à payer» pour les produits biologiques (Schweizer Bauer, 21 février 2026).

Contre l’avis d’une partie de son administration et du groupe Agricultural Economics and Policy de l’Ecole polytechnique fédérale, Guy Parmelin a décidé de renoncer à cette taxe. Daniel Salzman interprète cette décision comme «un succès politique pour l’alliance bourgeois-paysans» (politische Erfolg für die Bürgerlich-Bäuerlichen). Il explique: «le fait que Guy Parmelin, membre de l’UDC, soit à la tête du Département de l’économie et qu’il n’ait pas voulu proposer […] une variante avec des taxes incitatives a sans doute été déterminant. Cette décision montre que les élections ont des conséquences en Suisse. Avec près de 30% des voix, l’UDC dispose de deux sièges au Conseil fédéral et a conclu un accord avec le PLR pour la répartition des départements» (Schweizer Bauer, 21 février 2026).

L’exemple de cette taxe incitative montre que, dans la conférence de presse de Guy Parmelin, l’important n’est pas ce qu’il a annoncé, mais plutôt ce qu’il n’a pas annoncé. Comme le remarquait Bettina Dyttrich dans la WOZ du 26 février dernier, le Conseil fédéral ne semble pas envisager d’assouplir les conditions d’accès aux paiements directs pour les installations hors cadre familial. Toute la question de l’accès au foncier est, quant à elle, reléguée à un débat séparé sur le droit foncier rural. Comme s’il ne s’agissait pas d’une question de politique agricole! La question du salariat agricole est également absente de ces perspectives politiques fédérales.

Le cas de la taxe incitative signale encore que l’alliance séculaire de la bourgeoisie et de la paysannerie a de beaux jours devant elle. En début d’année, Bettina Dyttrich, toujours dans la WOZ, faisait état de tensions entre l’UDC et l’Union suisse des paysans, matérialisées notamment par des escarmouches dans la presse agricole entre la Bauern Zeitung, proche de l’USP, et le Schweizer Bauer, proche de l’UDC (WOZ, 15 janvier 2026). L’échec de la taxe incitative semble indiquer plutôt que l’alliance traditionnelle n’est pas remise en cause par l’UDC, qui se contente de la pousser constamment vers la droite. Avec succès. La question qui se pose alors est de savoir comment construire et opposer un programme de gauche à cette constante dérive réactionnaire.

* Observateur du monde agricole.

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