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Les ressorts de la montée et de l’ancrage de l’UDC

Lutte des classes

A force d’entendre parler de Trump, Orbán ou Meloni, on en oublierait presque qu’il existe en Suisse un parti qui défend depuis longtemps, sur l’essentiel, une orientation comparable: l’UDC. Et il ne s’agit en rien d’un phénomène marginal. Depuis 2003, l’UDC n’a jamais cessé d’être, lors de chaque élection fédérale, le premier parti du pays, dépassant systématiquement le quart des suffrages. En 2023, elle a atteint 27,93% – autant que le PS et les Vert·es réunis.

Pourtant, l’UDC n’a pas toujours été dominante. En 1991 encore, elle n’obtenait que 11,9% des suffrages, loin derrière le PLR, le PS et le PDC. Sa progression spectaculaire tient à plusieurs facteurs. D’abord, l’UDC ne s’est pas construite hors sol. Elle a inscrit son intervention dans le prolongement des innombrables campagnes «anti-étrangers·ères» qui ont marqué l’histoire politique helvétique. Elle a d’ailleurs phagocyté les formations d’extrême-droite de l’époque (Action nationale, Mouvement républicain, etc.).

Plus largement, l’UDC a su tirer profit d’une xénophobie construite, nourrie et entretenue sur la durée par les dominant·es. Autrement dit, d’un véritable racisme d’Etat: une discrimination systémique, inscrite dans les lois et reproduite dans la pratique (multiplication des statuts légaux, précarité des permis de séjour…) à l’égard des immigré·es. Il ne s’agit donc pas ici, soit dit en passant, d’une infime minorité: 41% de la population de 15 ans et plus vivant en Suisse est issue de la migration!

Mais cette dimension ne suffit pas à expliquer l’essor du parti. Celui-ci est aussi étroitement lié à la contre-réforme néolibérale engagée dès le début des années 1990. Elle a chamboulé les conditions et perspectives d’une large partie de la population: hausse du chômage et du sous-emploi, précarisation des conditions de travail, baisse des rentes, etc. L’UDC, tout comme ses avatars locaux – le MCG à Genève et la Lega au Tessin –, a réussi à capter le désarroi, le mécontentement et la colère suscités par cette contre-réforme… tout en les dirigeant contre un bouc-émissaire, le «mouton noir» sous ses diverses déclinaisons: travailleur·euses de l’Union européenne, frontalier·ères, requérant·es d’asile, etc.

Enfin, la montée de l’UDC est due à l’affaissement du mouvement ouvrier: syndicats laminés, à quelques exceptions près, par des décennies de «paix du travail»; gauche abandonnant toute perspective, ne serait-ce que réformiste, au profit de la cogestion, main dans la main avec la droite, de contre-réformes néolibérales: démantèlement des services publics, hausse de l’âge de la retraite des femmes, cadeaux fiscaux aux grands patrons et actionnaires…

Quant à la nature de l’UDC, il s’agit incontestablement d’un parti bourgeois. L’organisation est dirigée et financée par des représentant·es du Capital, certain·es à la tête de groupes actifs à l’échelle mondiale (Ems-Chemie, Stadler, etc.). Elle n’a jamais manqué de soutenir les projets s’attaquant aux conditions de vie et de travail des salarié·es. Tous, aucun excepté! Ses campagnes xénophobes permanentes ont par ailleurs contribué à diviser et fragmenter les travailleur·euses. Elles ont ainsi constitué un puissant obstacle à la solidarité de classe contre le véritable ennemi commun: les capitalistes et leur gouvernement.

L’UDC possède toutefois des traits spécifiques par rapport aux autres partis bourgeois. Elle dispose d’une assise populaire réelle, du moins sur le plan électoral. A l’image de partis néoconservateurs d’autres pays, elle assume également sans complexe un populisme réactionnaire, mêlant culte de l’ordre, rejet des immigré·es, maintien de la domination patriarcale et négation de l’urgence climatique. Elle défend, enfin, une orientation distincte de celle du courant bourgeois dominant sur l’Union européenne.

Pour contrer une telle force, quelques déclarations tonitruantes sur les dangers de l’extrême-droite, à la veille d’élections, ne suffisent guère. Une double exigence s’impose: favoriser l’émergence et la consolidation des dynamiques d’auto-organisation et de mobilisation les plus larges, sur les lieux de travail et dans la société; construire un front social et politique aussi fidèle aux intérêts des salarié·es, quelle que soit leur origine, que le sont les partis de droite, dont l’UDC, à ceux des grands patrons et actionnaires.

* Secrétaire central du Syndicat des services publics (SSP).

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