Le plus grand coup de pouce de ma vie, celui qui a changé ma trajectoire professionnelle – et, par ricochet, mon existence personnelle – est une annonce transmise par ma sœur il y a quinze ans pour le poste que j’occupe encore aujourd’hui. Je venais d’accoucher de mon fils et travaillais dans le secteur environnemental. A aucun moment je n’avais ressenti un tel besoin d’arrêter le temps que lors de la naissance de mes deux enfants. J’aurais voulu rester contre eux à jamais sans que rien d’autre n’existe.
Je n’étais alors pas en recherche d’un changement professionnel. Pourtant, le poste mis au concours me parlait: j’ai postulé, passé les entretiens usuels… et été engagée. Ce coup de pouce allait me protéger contre de sérieux coups du sort. Ce poste a été bien plus qu’un emploi: il a constitué un ancrage. Pour une femme, disposer d’un socle professionnel solide n’est pas seulement une question de carrière, c’est une garantie de stabilité et d’autonomie. Dans mon cas, ce pivot m’a permis de rester debout face à des bouleversements personnels qui auraient été, sans lui, bien plus difficiles à surmonter.
Un travail qui fait sens, qui nous engage et nous donne une place, peut devenir une véritable colonne vertébrale. Il nous rappelle que nous existons au-delà de la sphère privée, dans un espace où nos compétences comptent et où notre voix porte.
En me faisant cette réflexion, un livre lu il y a quelques années m’est revenu en mémoire: Daisy Sisters de Henning Mankell. Ce roman raconte l’histoire d’Elna qui, à dix-sept ans, se retrouve enceinte après un viol. Elle tente d’avorter dans des conditions dramatiques, mais l’intervention échoue et elle donne naissance à une fille. Plus tard, elle aura un deuxième enfant. Ce qui frappe, c’est que son travail à l’usine, d’abord vécu comme une contrainte, lui permet peu à peu de grandir. Il est fatiguant, lui prend du temps, mais il lui donne aussi une place, une identité, une force qu’elle ne soupçonnait pas. Par le travail, Elna se transforme: elle prend des responsabilités, gagne en assurance, et son horizon s’élargit. Mankell montre avec finesse ce rapport ambivalent au travail: à la fois pesant et libérateur, il devient pour beaucoup de femmes la condition même de leur émancipation.
Il y a aussi ces coups de pouce que l’on ne voit pas et qui pourtant se répètent au fil des années. Combien de fois la chance ne m’a-t elle pas accompagnée pour concilier vie professionnelle et responsabilités de maman?
Récemment, ma fille m’a annoncée au dernier moment qu’elle aimerait me voir à son spectacle de gym. Je quitte le travail précipitamment. L’arrêt de bus vers sa salle de gym n’est pas desservi en raison d’une grève. Je cours jusqu’au métro, espérant trouver à la sortie un taxi, un autre bus ou, au pire, une voiture pour me pousser jusqu’à la salle. Sitôt dehors, par miracle, j’attrape un bus bondé qui me dépose sur le lieu du spectacle… une minute avant son entrée en scène.
De tels concours de circonstances, j’en ai tant eu. Parfois, il me semble que les étoiles se sont alignées sans jamais me laisser tomber pour que je puisse toujours faire ce que j’avais à faire.
Enfin, il y a les coups de pouce que l’on doit se créer soi-même: postuler à un emploi qui semble hors de portée, se former en dehors des heures de travail, s’ouvrir à de nouveaux liens ou simplement s’accorder un répit. Ces gestes, souvent invisibles, sont autant de leviers pour avancer, même quand le contexte ou nos peurs nous freinent.
Créer ses propres opportunités, c’est accepter le risque de l’échec, c’est croire en ses compétences avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. C’est aussi savoir demander de l’aide sans y voir une faiblesse. Les coups de pouce ne sont pas toujours spectaculaires: parfois, ils prennent la forme d’une conversation qui ouvre une porte, d’un projet que l’on ose proposer, d’un simple déclic intérieur.
Avec le recul, je mesure combien ces coups de pouce – qu’ils viennent des autres ou de nous-même – façonnent nos trajectoires. Ils n’effacent pas les épreuves, mais ils nous donnent la force de les traverser.