En 2006, le rapport Stern estimait le coût de l’inaction climatique 5 à 20 fois supérieur à l’investissement nécessaire pour agir, estimé à 1% du PIB mondial annuel. Vingt ans plus tard, l’initiative rose-vert «pour un fonds climat» transpose le mécanisme financier de l’économiste britannique au contexte national. Alors que huit des neuf frontières planétaires sont désormais allègrement franchies, s’y opposer signifie désavouer encore davantage et au pire moment la science de l’environnement.
Le silence médiatique autour d’un des ouvrages les plus éclairants de l’année écoulée (Greenbacklash. Qui veut la peau de l’écologie?, Seuil) marque une étape significative dans l’histoire de l’écologie politique. La parenthèse refermée des promesses mensongères du greenwashing laisse la place à la réalité brutale du «retour de bâton environnemental» et à ses hérauts sans complexes. Bien qu’acculé à reconnaître l’impasse systémique face aux limites matérielles de la Terre, le capitalisme de la finitude, dopé par le numérique, pousse les gouvernements à renoncer aux mesures en vigueur jusqu’alors, pourtant largement insuffisantes. De plus en plus fusionnelles, la droite et l’extrême droite détruisent progressivement tout obstacle à une fuite en avant court-termiste et suicidaire. L’épouvantail vert succède désormais au spectre rouge.
La Suisse en fait assez pour le climat et n’émet d’ailleurs que deux pour mille du CO2 mondial, avancent les adversaires de l’initiative. C’est oublier qu’elle en importe trois fois plus qu’elle n’en produit et que son secteur bancaire, via ses investissements fossiles, multiplie par vingt son bilan carbone «officiel». L’automne passé, l’Office fédéral de l’environnement reconnaissait d’ailleurs que les objectifs fixés pour 2030 ne seraient atteints qu’à moitié. En outre, les pays affichant isolément moins de 2% des émissions totales dépassent, ensemble, le bilan de la Chine.
En matière de biodiversité, Marc Vonlanthen – auteur en 2023 d’une synthèse elle aussi restée «invisible» – souligne que si la Confédération consacre 500 millions annuels pour sa préservation, elle alloue 40 milliards à des mesures allant dans le sens opposé (transports, tourisme, agriculture, etc.). Un ratio similaire se vérifie à l’échelon mondial, selon le dernier rapport des Nations unies (Le Monde, du 24.01.2026), au point que «pendant qu’une foule dynamite la cathédrale du vivant, une poignée tente de restaurer un bout de vitrail», comme l’illustre le site Reporterre (10.02.2026).
Là où le bât blesse, c’est que l’initiative, au demeurant indispensable, renforce par son intitulé même l’illusion que l’écologie se réduit au climat. Le discours politique et médiatique, faute de compétences à la hauteur des enjeux, use et abuse de l’épithète, qu’il s’agisse de fonds ou de grève, d’urgence, de justice ou de politique climatiques. «L’arbre du climat qui cache la forêt écologique», comme l’a titré habilement le journal Moins! dans son avant-dernière livraison. Se focaliser sur une seule limite planétaire est en effet un raccourci coupable et sert l’agenda d’un capitalisme «vert», adepte de géo-ingénierie ou de technosolutionnisme. De quoi aussi minimiser la responsabilité et la marge de manœuvre bien réelle de la Suisse sur d’autres fronts critiques, tels que le changement d’affectation des sols, la consommation d’eau douce, les pollutions chimiques (plastique et pneus en première ligne) ou les pertes d’azote dans l’agriculture. Autant de secteurs fort mal en point identifiés par Greenpeace en 2023.
Surendettée écologiquement depuis plus d’un demi-siècle sans émouvoir les gardiens de l’orthodoxie budgétaire, la Confédération doit protéger sa population autrement que par l’achat de F-35 et rompre avec le dogme de la croissance et ses corollaires. En conclusion de son ouvrage L’énergie en Suisse de 1800 à nos jours (2024), Cédric Humair pointe l’association erronée du «bonheur (…) à une abondance matérielle toujours en augmentation». Puissent les dirigeants et les élites économiques entendre l’historien. Les responsables actuels ne seront plus de ce monde quand il s’agira de constater, d’ici quelques décennies, l’étendue des dégâts environnementaux, humains et sociaux. Au moment de rendre des comptes, les fonds manqueront pour rembourser la dette écologique et échapper, à titre posthume, à la faillite morale et scientifique. Il ne nous reste qu’à espérer, sinon exiger, la mise sur pied d’un «Nuremberg de l’environnement» pour sanctionner les auteurs du crime d’écocide lorsqu’il rentrera enfin dans le Code pénal – bien qu’il sera alors, sans doute, trop tard.