L’historien Jerry Brotton aime les cartes et elles le lui rendent bien. La parution de nombreux ouvrages ponctuent cette collaboration, dont le plus connu est sans conteste Une histoire du monde en 12 cartes traduite en vingt langues. Son dernier opus en date se veut cardinal à un moment charnière, celui où les points cardinaux sont plus que jamais mis à mal par la numérisation de nos existences et par la disparition programmée des cartes papier. Intéressons-nous y.
Les quatre points cardinaux1> Jerry Brotton, Les quatre points cardinaux: une histoire insolite de l’orientation, Les Belles lettres, 2025. est un livre où l’érudition s’affiche sans complexe, où elle foisonne et nourrit en retour l’imagination du lecteur ou de la lectrice. Mais attention, à voir trop de documents être rassemblés autour d’un thème donné, on peut perdre de vue l’essentiel ou plutôt passer à côté. Pour ne pas tomber dans cette ornière il vaut la peine de laisser toutes ses chances à la lecture, de partir sans préjugé aucun, de s’arrêter là où ça nous parle, où la parole rebondit ou bien se fige, de passer outre les passages sans relief ou même de plonger plus simplement dans l’Index et la Table des matières afin d’y trouver des pistes.
En matière de points cardinaux le choix m’est, je l’avoue, trop difficile. Entre sud, nord, est et ouest, ma rose des vents personnelle hésite sans cesse. Alors plutôt que choisir l’un d’entre eux ou me laisser guider par les envies de l’auteur – lequel choisit quant à lui pour écrire son livre la trajectoire «qui enregistre le passage diurne du temps en suivant l’arc du soleil tout au long de la journée», autrement dit d’abord le lever du soleil à l’est, ensuite son midi (lequel nous permet d’identifier le sud ainsi que son opposé le nord) et enfin son coucher (l’ouest) –, j’ai décidé d’entrer dans le livre à rebours et de m’intéresser en tant que géographe à ce drôle de chapitre conclusif intitulé «Le point bleu».
Jerry Brotton y raconte le lancement de Google Maps en février 2005 – peu de temps après que la firme de Mountain View ait acquis l’application suisse de cartographie mobile Endoxon –, puis, près de trois ans plus tard, celui des premiers smartphones 3G capables d’indiquer grâce au GPS embarqué l’emplacement de l’utilisateur ou de l’utilisatrice à l’aide d’un point bleu.
Alors que depuis des lustres nous étions «tous façonnés, dans une certaine mesure, par les points cardinaux», alors que les lieux dans lesquels nous vivions s’inscrivaient dans une rose des vents après l’autre et trouvaient leur place sur une carte, le plus souvent orientée au nord, voilà que tout à coup nous nous placions au gré de nos déplacements résolument au centre de celle-ci, nous intéressant moins à savoir où les choses se situaient que où nous nous trouvions. Nous, toujours nous, encore nous. Oubliées la carte papier et la rose des vents, adieu les points cardinaux, ciao le monde caché derrière l’horizon. Comme si ce point bleu disait désormais tout sur notre situation.
Jerry Brotton pousse la réflexion un brin plus loin et dit qu’en «un demi-siècle à peine le monde est passé de l’adoption d’un point bleu à l’autre». Qu’entend-il donc par là? Simplement que le point bleu figurant le moi en a supplanté un autre, ou, plus directement encore, que quelques pixels sur l’écran ont pris l’ascendant sur les photographies argentiques du globe terrestre prises lors de la mission Apollo 17 en décembre 1972. Cela aurait fondamentalement transformé notre orientation: «dirigé autrefois vers l’extérieur et au-delà de nous-mêmes, notre regard se tourne à présent vers l’intérieur avec une faible appréhension du monde plus vaste où nous nous déplaçons».
A priori, l’exact contrepoint du jugement rendu il y cinquante ans par Elias Canetti: «Parmi les phénomènes les plus inquiétants de l’histoire de l’esprit humain, il y a l’évitement du concret. Il existe, poursuit-il, une tendance frappante à se précipiter d’abord sur ce qui est le plus éloigné, et à ne pas voir tout ce à quoi on se heurte dans le voisinage le plus proche.»2>Elias Canetti, La conscience des mots, Albin Michel, 1984 [1976], p. 31.
A priori seulement. Car entre les deux mises en garde la parenté est grande. Ce qui pose problème pour Brotton et Canetti, ce n’est pas que notre regard se tourne vers l’intérieur ou vers l’extérieur, c’est que nous soyons subjugués, fascinés et que nous rendions caducs une fois pour toutes nos repères les plus communs, quels qu’ils soient.
Notes