Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Les Kurdes résistent, comme leur langue

«La cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale.» Ihsan Kurt rend compte d’une conférence sur la question kurde organisée samedi dernier à Lausanne.
Solidarité

A l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, célébrée chaque 21 février sous l’égide de l’Unesco, une conférence consacrée à la question kurde s’est tenue à Lausanne. Intitulée «Les Kurdes: langue, culture, identité: une histoire de la résistance», la rencontre a proposé un déplacement salutaire du regard: dépasser les grilles d’analyse strictement militaires et géopolitiques pour interroger la profondeur culturelle, sociale et historique d’un combat trop souvent réduit aux images de guerre.

En ouverture, une citation du poète mexicain Octavio Paz «Chaque langue est une vision du monde» a servi de fil conducteur aux échanges. Car évoquer la langue kurde ne consiste pas seulement à parler d’un idiome minoritaire du Moyen-Orient. C’est convoquer un univers symbolique, une mémoire collective, des chants, des récits et des blessures transmis de génération en génération. L’écrivain et romancier Mehmed Uzun, figure majeure de la littérature kurde contemporaine, résumait cette dimension existentielle par une formule rappelée lors de la soirée: «Ecrire en kurde est pour moi un acte d’existence.» Exilé pendant vingt-huit ans en Suède, il faisait de la langue non seulement un outil littéraire, mais un acte de résistance.

Pour un peuple estimé à plus de 40 millions de personnes, réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie, et fort d’une diaspora de plusieurs millions d’individus en Europe, la question linguistique demeure indissociable de celle de la reconnaissance politique. Le linguiste Salih Akin, professeur à l’Université de Rouen, a dressé un état des lieux précis de la situation du kurde dans ces différents Etats. Il a rappelé les politiques d’assimilation qui ont longtemps visé la langue, en particulier en Turquie où, malgré certaines évolutions, l’enseignement public en kurde reste extrêmement limité après des décennies d’interdiction. Dans ce contexte, parler sa langue, l’enseigner, la publier ou la normaliser relève à la fois d’un acte culturel et d’un geste politique.

Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, a illustré cette dynamique par la présentation du plus important dictionnaire français-kurde, fort de 85 000 entrées, publié sous sa direction. Au-delà de l’outil lexicographique, c’est la preuve d’une langue structurée, riche et capable de se projeter dans la modernité.
La seconde partie de la conférence a élargi la perspective en inscrivant ces enjeux dans une profondeur historique. L’historien Hamit Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS, a retracé l’histoire des Kurdes de l’Antiquité à nos jours, soulignant la singularité d’un peuple sans Etat-nation constitué. Comprendre la question kurde contemporaine suppose, selon lui, de prendre en compte les grandes transformations idéologiques et politiques du Moyen-Orient aux XXe et XXIe siècles, marquées par les nationalismes arabes, les courants islamistes sunnites et les logiques de répression étatique.

Impossible également d’ignorer la situation des Kurdes de Syrie et l’expérience du Rojava, dans le nord-est syrien. Depuis 2013, cette administration autonome a été en première ligne face à l’organisation Etat islamique, avant de se retrouver fragilisée par les recompositions régionales et les désengagements occidentaux. Elle tente néanmoins d’articuler autonomie locale, pluralisme ethnique et démocratie participative, dans un environnement marqué par les pressions du pouvoir central syrien, les offensives de groupes djihadistes proches d’Ankara et les rivalités régionales.

Les débats ont également évoqué les soutiens extérieurs à certaines forces hostiles à cette expérience, ainsi que les priorités stratégiques des puissances occidentales, davantage centrées sur l’équilibre régional et la confrontation avec l’Iran que sur la consolidation d’alternatives démocratiques locales.

Pour autant, les intervenants ont insisté sur un point central: la cause kurde ne se limite pas au combat armé. Elle est aussi politique, culturelle et sociale. Dès les années 1950, le leader kurde irakien Mustafa Barzani formulait une revendication qui conserve aujourd’hui toute son actualité: «L’autonomie pour le Kurdistan, la démocratie pour l’Irak.» Si la région autonome du Kurdistan irakien dispose désormais d’institutions propres, elle reste soumise à de fortes pressions, entre Bagdad, Ankara et Téhéran.

Au terme de la soirée, en replaçant la langue au cœur de la réflexion, la conférence a rappelé que la question kurde dépasse les enjeux territoriaux. Défendre une langue, c’est affirmer une vision du monde et revendiquer une place dans l’histoire. La résistance kurde, dans toutes ses dimensions, porte ainsi une exigence plus large: celle de la pluralité et de la démocratie dans une région longtemps marquée par les violences et les régimes autoritaires.

Ihsan Kurt est président d’AFKIV (Association pour la promotion du Fonds kurde Ismet Chérif Vanly), www.vanly.ch