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Crans: un drame qui tourne au chauvinisme

Espresso politique

Les traits tirés, la gorge nouée, le ton amer, les yeux exorbités, l’ancien conseiller aux Etats tessinois Filippo Lombardi se rend compte du piège que lui a tendu le programme «Diritto e rovescio» de la chaîne de télévision italienne Rete4 du groupe Mediaset (créé par Silvio Berlusconi). Face aux bouffées anti-suisses de l’animateur et des autres invités, il devient écarlate, il hurle, on dirait qu’il va claquer une artère. Le lendemain il regrettera d’avoir accepté l’invitation et annonce dans un article de presse «jamais plus sur des plateaux de la TV italienne!». Le drame de Crans-Montana a mis le feu aux poudres dans les relations entre les deux pays en réveillant de vieux fantômes des deux côtés de la frontière.

Les reproches tout à fait justifiés sur les responsabilités des autorités ou sur les déboires initiaux de l’enquête (retards dans les perquisitions et détention provisoire tardive de Jacques Moretti) ont été accompagnés par une avalanche de gesticulations sensationnalistes des médias italiens – où on a pu entendre des directeurs de journaux formuler des phrases du style «je suis fier de ne pas être suisse» – et par une fracassante manipulation politique de la part de Giorgia Meloni ainsi que de la droite au pouvoir. La cheffe du gouvernement a même rappelé à Rome l’ambassadeur à Berne. Même au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle n’avait pris une telle mesure. C’est tout dire.

La récupération politique n’a fait qu’attiser la confrontation: en mélangeant les responsabilités et en faisant fi de la séparation des pouvoirs, médias et gouvernement italiens ont reproché à la Suisse un mépris total pour la justice et les cris de détresse des victimes et de leurs familles. En italien il n’existe pas l’équivalent du mot allemand Schadenfreude (une sorte de malin plaisir face aux échecs ou aux malheurs d’autrui), mais c’est pourtant bien de cela qu’il s’agit. L’Italie a souvent été vue par nous les Suisses comme le pays où rien ne marche, où le chaos sévit partout, où la mafia et la corruption s’infiltrent dans les institutions. Par contre chez nous c’est, bien sûr, l’ordre et la probité morale.

Le Tessin en particulier, dans un rapport où se mêlent selon les circonstances les deux complexes opposés (supériorité – «car ici les choses marchent bien» – et infériorité, l’Italie étant malgré tout le pays de la Renaissance et du football), vit régulièrement à l’heure de la confrontation, de la jalousie et souvent du mépris. Voilà que les réactions et les ingérences italiennes suite à l’incendie ravageur de Crans ont attisé de nouveau l’ardeur patriotique. Dans le cas de l’extrême droite locale qui flirte régulièrement avec les sentiments xénophobes d’une partie de la population, cela a ravivé un chauvinisme forcené plein de dédain. Un cadeau inespéré pour la Lega dei Ticinesi qui a fait des sentiments anti-italiens son fonds de commerce et qui depuis quelques années est en perte de vitesse.

«Nous ne recevons aucune leçon de l’Italie» titre en pleine page l’hebdomadaire Il Mattino della Domenica dont le directeur et conseiller national Lorenzo Quadri ne manque pas de traquer toutes les semaines les voitures avec des plaques italiennes mal garées, pour les photographier et les jeter en pâture à ses lecteurs. Petit problème pour ces chantres de la croisade anti-italienne: leurs ennemis, de Giorgia Meloni au chef de la Lega italienne Matteo Salvini, sont également leurs mentors idéologiques. Autant dire que nous sommes en face d’un paradoxe. L’extrême droite a en effet buté précisément sur ses armes les plus redoutables, le chauvinisme, la hargne contre les étrangers et la rhétorique patriotique.

Une extrême droite sans frontières, du moins dans le monde italophone, n’est apparemment pas prête à voir le jour.

Roberto Antonini est journaliste tessinois, ancien correspondant à Washington pour la RSR.