Trouver un point commun entre la Silicon Valley et un fief moyenâgeux relève à presque tous les égards de l’anachronisme ou de la bêtise. Pourtant, un terme aux allures fantaisistes et incongrues nous permet de penser un lien entre le servage des seigneurs féodaux et le modèle économique des géants du numérique. Le techno-féodalisme, théorisé par Cédric Durand, professeur à l’Université de Genève, invite à repenser la mutation de la logique capitaliste à l’ère des plateformes1>Durand, C. (2020). Techno-féodalisme: Critique de l’économie numérique. Paris: La Découverte.. Il ne s’agit pas d’un simple excès du capitalisme tel qu’on le connaît, mais d’un réel déplacement de son centre de gravité.
L’hypothèse techno-féodale repose sur l’émergence, sous l’impulsion des magnats de la tech, de rapports économiques où la domination passe par la captation et le contrôle des moyens de coordination2>Srnicek, N. (2017). Platform Capitalism. Polity Press.. Dans ce système, la rémunération des barons du numérique ressemble, de plus en plus, à un prélèvement s’apparentant à une taxe, plutôt qu’à un profit issu d’un marché concurrentiel. Adossé à une position monopolistique, le capitalisme numérique fait la course à l’emprise, là où le capitalisme industriel court derrière des objectifs de production.
On observe cette dynamique dans les trajectoires d’investissement des géants du numérique. Leurs visées ne sont pas d’abord la production de biens à revendre à profit, mais le renforcement de leur statut d’acteur indispensable d’un monde toujours plus connecté3>Khan, L. M. (2017). «Amazon’s antitrust paradox». Yale Law Journal, 126(3), 710-805.. En se plaçant au cœur des infrastructures d’intermédiation, ils cherchent à devenir le passage obligé par lequel les autres doivent transiter pour atteindre leurs publics et imposer leurs règles. Cette emprise repose sur la captation, la collecte et l’analyse de données issues de nos activités ordinaires. Ce traitement nous revient sous forme de dispositif de recommandation et de pilotage, une boucle où l’accumulation informationnelle se convertit en pouvoir d’orienter les conduites4>Zuboff, S. (2019). The age of surveillance capitalism. New York: PublicAffairs..
C’est en ce sens-là que l’on peut parler de «glèbe numérique». Telle une terre à laquelle un serf est attaché et qu’il est forcé de cultiver, nos existences se trouvent liées à des infrastructures devenues structurellement incontournables. Les coûts de sortie et les dépendances de réseau rendent la rupture difficile, tandis que l’architecture des plateformes institue une asymétrie durable entre un centre qui fixe interfaces, standards et accès, et une périphérie d’usagers et d’acteurs dépendants des règles imposées.
La conséquence centrale est que le revenu dominant tend à prendre la forme d’un prélèvement. Ce qui compte n’est plus la vente d’un service, mais l’étendue d’un espace social sous emprise. Plus l’infrastructure devient indispensable, plus elle permet d’imposer des péages et de capter l’activité d’autrui. La valeur vient moins du travail que du contrôle des accès. Les commissions prélevées par Apple sur l’App Store, jusqu’à 30% sur certaines transactions5>Commission européenne. (2024, 4 mars). Amende de 1,8 milliard d’euros à Apple pour abus de position dominante via l’App Store., ou les marges élevées d’Amazon Web Services illustrent ce modèle de péage. Ce qui est vendu n’est pas un bien, mais un droit de passage.
Face au risque techno-féodal, nourri par la convergence entre le gotha californien et l’autoritarisme trumpien, la simple dénonciation morale ne suffit pas. L’enjeu n’est pas de réguler à la marge, mais de desserrer l’emprise d’infrastructures devenues essentielles. Cela suppose des capacités publiques réelles, des contre-pouvoirs effectifs, y compris la possibilité de briser certaines positions dominantes. Car l’alliance entre les milliardaires de la tech et Donald Trump dépasse l’influence, elle installe une interpénétration structurelle entre capital et Etat. Les contrats d’Amazon ou de Palantir avec l’ICE en sont la démonstration concrète6>Davies, H., & Abraham, Y. (2026, 17 février). «ICE reliance on Microsoft technology surged amid immigration crackdown, documents show». The Guardian.. Quand les infrastructures privées pilotent les flux migratoires et sécuritaires, elles exercent un pouvoir sans mandat démocratique. La souveraineté s’y déplace, et la démocratie s’y érode.
Notes