Après des décennies où le discours public, en Occident, paraissait bloqué dans un éternel présent nourri par les bienfaits du libre-échange et de la démocratie libérale, l’histoire semble avoir fait son retour au-devant de la scène. Crise de 2008, pandémie, conflit en Ukraine et Guerre commerciale sont perçus, à juste titre, comme participant à un tournant d’époque qui appelle à assoir l’actualité dans une perspective longue. Ce besoin salutaire de faire sens d’un présent incertain à travers le passé est en revanche aussi capté par les élites politiques qui tiennent de plus en plus à noyer leurs décisions dans des séquences historiques, voire civilisationnelles.
Un exemple saisissant, dans ce sens, vient d’être donné par le secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Marco Rubio, samedi dernier à la Conférence de Munich sur la sécurité. «Pendant cinq siècles, a-t-il dit, l’Occident n’a cessé de s’étendre (…). Mais en 1945, pour la première fois depuis l’époque de Christophe Colomb, il était en train de se contracter. (…) Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accélérée par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes.» Ce déclin a déjà été combattu, soutient-il. Et Rubio appelle les Européens à le combattre à nouveau reconnaissant que «nous, l’Occident, avons hérité ensemble (…) de quelque chose d’unique, distinctif et irremplaçable». La conclusion de ce discours où l’histoire est omniprésente est un hommage aux colons britanniques, allemands et français qui auraient «tourné des plaines désertes en une puissance agricole mondiale».
Il y a évidemment du vrai dans les propos du secrétaire d’Etat. Prenons l’Empire britannique. A lui tout seul, en 1921-22, il régnait sur 485 millions de personnes, environ un quart de la population mondiale. Aujourd’hui, le Royaume-Uni compte moins de 70 millions d’habitants, soit 0,84% de la population globale. Nul doute donc que l’Occident est en train de «se contracter».
D’autres affirmations produites par Rubio font toujours l’objet d’un débat acharné parmi les historiens. Est-il vrai que la domination occidentale repose sur un héritage «unique, distinctif et irremplaçable»? Ou plutôt, comme le soutiennent des chercheurs tels que Kenneth Pommeranz ou Robert Allen, est-elle surtout issue de contingences hasardeuses, comme des gisements de charbon facilement accessibles et un manque de main-d’œuvre à bas coût qui ont engendré la révolution industrielle? Même en considérant, à l’instar de Rubio, que le bloc occidental doit sa mainmise sur le monde à sa singularité, en quoi ce caractère exceptionnel réside-t-il? Dans une relation inédite entre science et savoirs pratiques qui a favorisé la croissance, comme l’affirme le prix Nobel d’économie Joel Mokyr? Ou dans sa capacité sans commune mesure à exercer une violence organisée à large échelle, comme l’a défendu l’historien Carlo Cipolla?
D’autres pans de l’intervention de Rubio s’appuient sur des manipulations sélectives visant à masquer ou lisser la réalité historique. Ainsi, le secrétaire d’Etat décrit le continent américain comme une série d’espaces vides, laissant en dehors de l’histoire les millions de natifs qui résidaient au Nord du Mexique à l’arrivée des colons; ou lorsqu’il évoque quelques nations européennes comme les faiseurs du Nouveau monde, il oublie apparemment les dizaines de millions d’esclaves africains qui ont produit entre 70% et 80% des marchandises exportées des Amériques entre le XVIIIe et le XIXe siècle, comme l’a montré l’historien Joseph Inikori.
Evidemment, l’appréciation d’un récit historique regrettant explicitement l’issue de la Deuxième Guerre mondiale – au motif qu’elle aurait stoppé l’expansion occidentale et permis l’émancipation des peuples colonisés – relève de la sensibilité politique et de la boussole morale de chacun. Certains se contenteront de relever que «le discours n’était pas contre les Européens, voilà l’important», à l’instar du ministre de la Défense de la Confédération, Martin Pfister (Le Temps du 16 février), alors que d’autres en seront horrifiés. En revanche, à l’heure de la fin de la «fin de l’histoire», la recherche historique fondée sur des interprétations rigoureuses et une lecture attentive des sources constitue une nécessité vitale pour distinguer entre faits avérés, interprétations, inexactitudes et considérations politiques.