La répartition du travail agricole en Suisse est profondément genrée. En 2025, seules 7,7% des exploitations agricoles sont dirigées par des cheffes d’exploitation. Un chiffre qui dissimule par ailleurs un certain nombre d’épouses qui prennent formellement le statut de cheffe d’exploitation à la retraite de leur époux pour rester éligible aux subventions fédérales. Cette faible proportion devrait nous interroger, d’autant plus que la moyenne européenne est d’environ 30%. Or, le travail agricole et les différents statuts professionnels qui lui sont associés – chef·fe d’exploitation, employé·e, cogérant·e, associé·e, saisonnier·e – déterminent les droits, les devoirs et les formes de rétribution de ces femmes.
Si on se réfère à la proportion des terres agricoles exploitées par des cheffes d’exploitation, cette part tombe à moins de 5% – ces dernières étant proportionnellement moins présentes à la tête des unités agricoles de grande taille. Les femmes se trouvent en effet structurellement lésées dans l’accès aux capitaux nécessaires à l’activité agricole. Les modes d’accumulation et de transmission du capital économique – y compris agricole – au sein des familles ont en commun l’appropriation masculine des biens et la dépossession corollaire des femmes d’une génération à la suivante1> Céline Bessière et Sybille Gollac (2022) «Le genre du capital: Comment la famille reproduit les inégalités».. Dans le domaine de l’agriculture, où ces capitaux comprennent l’entreprise agricole, ses bâtiments et ses terres, ce mécanisme d’exclusion est lié à la socialisation du métier, qui reproduit au sein des familles une répartition de genre où la question de la reprise par l’une des filles ne se pose pas tant que la fratrie compte un fils2> Anne-Lise Head-König (2010). «Le Code rural paysan suisse et l’inégalité au sein des fratries face à la reprise de l’exploitation paysanne familiale : Willisau Land, milieu XIXe siècle – milieu XXe siècle ».. La succession des fermes demeure ainsi majoritairement une histoire conjuguée au masculin.
Les femmes occupent pourtant un rôle fondamental dans l’agriculture suisse. D’abord, parce qu’en tant qu’épouses, conjointes, mères, sœurs ou filles, elles assurent une grande partie du travail invisible, tant opérationnel qu’administratif, essentiel au fonctionnement de la ferme. Ensuite, en raison de leurs revenus liés à des occupations salariées extérieures qui complètent et stabilisent le revenu des entreprises agricoles. Enfin, parce que ces femmes restent chargées du travail domestique au sein du ménage. Pour l’organisme de recherche Agroscope, les femmes sont ainsi moins nombreuses à endosser le statut de cheffe d’exploitation, dans la mesure où cette fonction ne conduit pas automatiquement à une redistribution des rôles entre hommes et femmes.
Depuis plusieurs années, les politiques et organismes agricoles suisses placent la reconnaissance du travail des conjoint·es – des femmes, en majorité – parmi leurs objectifs prioritaires. Pourtant, les progrès sont timides: reconnaissance de leur statut professionnel, couverture sociale et cotisations de retraite demeurent moins bonnes. Les représentations du métier qui sont transmises au sein des écoles d’agriculture et des organisations professionnelles agricoles ont également peu évolué si l’on en croît la représentation hégémonique de l’agriculteur suisse et de la transmission des fermes suisses de pères en fils. Le maintien d’un CFC d’agriculteur·rice d’une part et d’un brevet fédéral de «responsable de ménage agricole/paysanne» relève par exemple d’une division genrée du travail appartenant à un autre âge. Or, le maintien d’un tel régime normatif condamne les filles d’agriculteur·rices à envisager moins fréquemment que leurs frères une trajectoire d’installation agricole.
Quel serait alors le visage d’un développement agricole qui se donnerait les moyens de renverser – plutôt que de reproduire – les inégalités structurelles touchant les femmes dans l’agriculture? Ces femmes se trouvent souvent à l’origine de la diversification des activités sur la ferme3>Terry Marsden & Roberta Sonnino (2006). «Agriculture ou nouvelle économie agraire? Les réseaux alimentaires locaux dans le Sud-Ouest de l’Angleterre»., de l’adaptation des pratiques au changement climatique4>Sally Shortall & Anne Byrne (2009). «Gender and Sustainability in Rural Ireland»., des reconversions en agriculture biologique, ainsi que des innovations agricoles plus généralement5>Anne-Marie Granié, Hélène Guétat-Bernard & Agnès Terrieux (2016). «Initiatives féminines en agriculture et dynamique des territoires ruraux, ou la poule aux œufs d’or»..
Pourtant, ce rôle reste peu valorisé dans l’espace public, notamment par les organisations professionnelles qui mettent plus volontiers en avant la spécialisation et la technicité élevée des modes de production. Sous ce prisme, le genre dans l’agriculture apparaît comme un levier de changement politique bien plus large que la question, au demeurant essentielle, de la reconduction des inégalités au sein de la profession agricole et de l’accès à ses capitaux.
Profitons de cette chronique pour saluer la tenue de la table ronde «La loi empêche-t-elle l’accès à la terre aux femme·x·s? Révision du droit foncier rural: une opportunité pour plus d’égalité» ce soir, à 19 h, à la Maison internationale des associations, à Genève.
Notes