Alors que les cyclones Niels et Oriana s’abattaient sur l’Europe méridionale, la tempête Wim a secoué jeudi le nord-est de l’Allemagne. En pleine conférence de presse de la Berlinale, le réalisateur et président du jury Wim Wenders a affirmé que l’art doit «rester en dehors de la politique», dont il est «le contrepoids» et «l’opposé». La culture comme expression de l’apolitique, voilà une affirmation qui ne pouvait que surprendre.
Palme d’or à Cannes en 1984 avec Paris, Texas, la figure du Nouveau cinéma allemand des années 1970 et auteur des inoubliables Ailes du désir (1987) répondait à un journaliste sollicitant un commentaire sur le soutien allemand au génocide à Gaza. «Nous poser cette question est un peu injuste», avait aussi réagi la productrice Ewa Puszczynska, membre du jury, estimant que «chacun d’entre nous ici peut avoir d’autres préoccupations et prendre d’autres décisions».
L’interpellation du journaliste est à placer dans le contexte de soutiens officiels du festival aux souffrances des peuples ukrainiens et iraniens, en 2023 notamment, mais de silence prolongé au sujet des Palestinien·nes. En cause, l’alignement strict de l’intelligentsia culturelle et politique germanique avec Israël; et une censure moult fois vérifiée des élans de solidarité artistiques pour la Palestine. Surprise en train d’acclamer les co-auteurs palestinien et israélien du documentaire No Other Land, meilleur docu de la Berlinale 2024, la ministre allemande de la culture avait juré n’avoir applaudi que le cinéaste israélien… L’apartheid jusque dans les félicitations.
Directrice de la Berlinale, l’Etasunienne Tricia Tuttle a écrit samedi que «les cinéastes participant au festival sont de plus en plus souvent tenus de répondre à toutes les questions qui leur sont posées» et qu’ils et elles sont critiqué·es quelles que soient leurs réponse. Dans l’absolu, rien de plus vrai: qu’il dise «je condamne» ou «je soutiens», Wim Wenders aurait forcément suscité la colère de l’un des deux camps. Idem s’il avait refusé de répondre, que ce soit par lâcheté ou en soutien tacite au génocide.
Ce qui a surpris ici est l’affirmation naïve que l’art se situe par essence hors de la sphère politique et qu’il en est le contrepoids, comme si le politique était l’apanage des seul·es politicien·nes. L’écrivaine et militante indienne Arundhati Roy ne s’y est pas trompée, elle qui a annoncé vendredi annuler sa venue à la Berlinale en raison des «déclarations inadmissibles» du jury. «Les entendre dire que l’art ne devrait pas être politique est sidérant. C’est une manière de fermer la discussion sur un crime contre l’humanité.»