J’ai fait une expérience bizarre: après avoir vu et fortement apprécié Ma frère1>Ma frère, film français (2026) réalisé par Lise Akoka et Romane Guéret, coécrit avec Catherine Paillé; avec Fanta Kebe, Shirel Nataf, Amel Bent, Idir Azougli, Yuming Hey, Suzanne de Baecque. (2026) de Lise Akoka et Romane Guéret, je me suis souvenue de l’accueil critique positif de leur premier long métrage, Les Pires (2022), qui avait reçu le Grand prix de la section Un Certain Regard au Festival de Cannes, et dont j’avais raté la sortie. Je l’ai donc regardé en streaming et j’ai été frappée par la différence de posture entre les deux films.
Les Pires raconte le tournage d’un film dans une cité populaire de Boulogne-sur-Mer. D’abord le casting sauvage puis les péripéties du tournage. J’ai été extrêmement gênée par les ambivalences du point de vue du film, qui va jusqu’à la confusion: tantôt on est à la place du réalisateur, un quinquagénaire flamand qui fait son premier film, tantôt la caméra adopte un regard critique sur ses pratiques: tentative de s’attirer la sympathie des acteurs non professionnels par des confidences personnelles, manipulation des enfants pour donner à leur bagarre un tour plus violent. Mais on assiste au tournage d’une scène «de lit» entre les deux jeunes protagonistes, où le réalisateur se comporte d’une façon très intrusive (en particulier vis-à-vis de la jeune fille), sans que le film ait la moindre distance critique vis-à-vis de lui.
Le film est sorti avant le scandale des abus dénoncés par Judith Godrèche mais on a l’impression que les réalisatrices n’ont pas conscience des problèmes que pose ce genre de scène. En bref, leur point de vue m’a paru très ambivalent, entre critique d’un réalisateur en surplomb par rapport au milieu populaire qu’il prétend filmer et chronique attendrie des coulisses d’un tournage.
Autrement dit, je n’ai pas trouvé dans ce premier film les qualités qui m’ont frappée dans le second. Comme si, de l’un à l’autre, le duo de réalisatrices avait pris suffisamment d’assurance pour s’en tenir à une fiction minimale – l’organisation d’une colonie de vacances d’été dans la Drôme pour un groupe d’enfants du quartier populaire de la place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris – qui permet de décrire les relations entre enfants et avec de jeunes adultes de milieu populaire.
Ma frère est en partie focalisé sur les jeunes animatrices Shaï et Djenaba, incarnées par les actrices Fanta Kebe et Shirel Nataf, déjà au centre de la websérie Tu préfères, réalisée en 2020 par le même duo de réalisatrices (visible sur Arte). Dans Ma frère, les deux amies se font embaucher par Sabrina, la directrice de la colo (Amel Bent). D’abord inséparables, elles se brouillent au cours de la colo avant de se réconcilier à la fin. Mais la réussite première du film tient aux enfants, recruté·es par un casting sauvage qui a duré un an, au dire des réalisatrices, suivi d’une préparation par stage d’improvisation.
Le tournage a eu lieu au cours d’une véritable colonie de vacances dans la Drôme organisée pour l’occasion. Le naturel des enfants est confondant (et assez rare dans le cinéma français) mais le plus remarquable est la diversité des corps et des personnalités qui ne se réduisent jamais à des types sociaux ou psychologiques. Leurs dialogues, qui tournent souvent autour du jeu «Tu préfères», déjà le prétexte de la websérie, témoignent d’une inventivité verbale qui rend dérisoires tous les discours déclinistes sur la langue française. Seule une scène de baiser entre deux des enfants m’a laissée mal à l’aise: alors qu’un garçon et une fille qui «sortent» ensemble sont sommés par les autres enfants de s’embrasser devant eux, la caméra filme en très gros plan le baiser, d’une façon totalement intrusive et déplacée dans ce contexte.
Si les difficultés sociales ou familiales de certaine·s des enfants ou animateur·ices ne sont pas évacuées, le film évite tout misérabilisme et laisse à chaque personnage une marge d’autonomie réconfortante. Parmi les jeunes adultes aussi, la diversité prévaut. Suzanne de Baecque incarne une animatrice gentiment loufoque et Yuming Hey une personne gender fluid que Shaï a du mal à accepter, contrairement aux enfants qui sont sensibles à sa grâce et à sa gentillesse. Enfin la chanteuse Amel Bent donne au personnage de la directrice de la colo une profondeur humaine qui rayonne autant sur les enfants que sur les animateur·ices.
Le film prend au sérieux les enfants sans pour autant dramatiser les situations et les relations. Les activités physiques et ludiques des colonies de vacances forment le terreau de leurs échanges en donnant de l’air au récit. Et la chanson de Barbara Mon enfance, reprise par l’une des enfants, construit un lien entre les générations dans un film qui nous ouvre les portes des milieux populaires tels qu’on les voit rarement dans le cinéma français, aussi loin des stéréotypes stigmatisants que du misérabilisme.
Notes