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La chute?

Pierre Aguet brosse un tableau de l’accélération de la dédollarisation, portée par un basculement géopolitique vers le Sud global. Point de vue.
États-Unis

Myret Zaki a publié un livre, il y a quinze ans, qui s’intitulait La fin du dollar. Emmanuel Todd vient d’affirmer que lorsque les Etats-Unis auront perdu leur puissance, enfin, nous aurons la paix sur la terre. Or si le dollar US vaut encore environ 78 centimes suisses, c’est parce que, dès le milieu des années 1970, grâce à un accord entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, toutes les ventes de pétrole du monde se réglaient avec cette monnaie. Toutes les banques centrales ont accumulé des milliards de billets verts et se sont bien gardées de les dévaluer. Les Etats-Unis ont vécu des décennies en ne payant l’effort de l’humanité «à leur service» qu’avec des papiers ne valant que la confiance qu’ils inspiraient. Or, cette confiance s’est largement effritée.

Depuis bien longtemps, beaucoup d’échanges se font avec des monnaies plus «sérieuses», comme le yen. La chute du dollar prend de l’importance dès l’instant où l’on apprend que la banque de Chine est en train de revendre ses bons du trésor américain. Elle en possédait, il y a dix ans, pour 1300 milliards de dollars US. Elle n’en a plus que 700 milliards fin 2025. S’ajoute que la dette du gouvernement étasunien est de l’ordre de 38’000 milliards qu’il va falloir effacer. Comment? En laissant courir une inflation de l’ordre de 5% avec des intérêts très bas de 2% ou moins. Un vol officiel.

Un autre phénomène doit aussi nous interpeller qui touche Européens et Américains. C’est la volonté de plus en plus claire des Africains de sortir de la dépendance des pays occidentaux. Par exemple l’Alliance des Etats du Sahel (AES) – Niger, Mali et Burkina Faso – vient de chasser les gouvernements trop favorables aux Occidentaux par trois coups d’Etat conduits par des militaires. Leur ambition est de ne plus laisser leur économie être dirigée par Paris grâce au franc CFA. Ils viennent de créer leur propre monnaie et mettent leurs trois armées sous un commandement unifié. Les étrangers qui voudront exploiter leurs richesses devront les payer au prix du marché. Jusqu’à présent, tout l’uranium du Niger était payé par la France à 10% de son prix. Niger: uranium, or, pétrole, manganèse, sel, zinc; Mali: idem plus phosphates et lithium; Burkina: manganèse, cuivre et or.

Pour comprendre que cette «révolution» est aussi culturelle, il faut entendre les discours du capitaine Traoré ou les chansons du congolais Maréchal Neat Baba: «Nous avons perdu Lumumba, nous avons perdu Sankara, nous avons perdu Kadafi, mais maintenant on protège Babo, on protège Goïta, on protège Traoré, résistance, c’est maintenant, pas demain…» Il fait allusion à tous ces leaders africains qui ont voulu une véritable autonomie pour leur peuple et que l’on a déclarés dictateurs. L’Occident les a éliminés. Lorsque de Gaulle a donné leur indépendance aux nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, il a créé une cellule secrète à l’Elysée. Elle choisissait qui devrait présider ces pays, soit ceux qui promettaient de rester fidèles aux intérêts français. Et cela a fonctionné longtemps. Mais ça bouge. Et les leaders d’aujourd’hui risquent moins leur vie que leurs prédécesseurs car ils disposent d’un appui assez significatif de la Russie et de la Chine. Par l’importance de nos banques, nous avons aussi participé à ce racket de longue durée. Il va falloir se réveiller.

Pierre Aguet est un ancien conseiller national vaudois, Vevey.