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Des investisseurs suisses dans le système ICE

Guillaume Durin, de BreakFree Suisse, critique la collaboration des acteurs économiques européens, dont la Suisse, avec certains des acteurs clés du système sécuritaire des Etats-Unis, pilier de la politique de «mise en chaos» de leur actuelle présidence.
États-Unis

Nombre d’entre nous ont pu voir en vidéo Renée Good et Alex Pretti se faire exécuter dans la rue pour l’unique raison qu’ils entravaient l’action de la police militarisée de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) étasunienne. D’autres femmes, hommes et enfants trouvent la mort à la frontière avec le Mexique, mais aussi dans tout le pays lors d’arrestations ou dans les centres de détention privés qui y poussent aujourd’hui comme des champignons.

Donald Trump veut à tout prix expulser 1 million de migrant·es par an, soit 3000 par jour. Il compte également neutraliser les «ennemis de l’intérieur» – à peu de choses près celles et ceux qui s’opposent à ses politiques. Pour atteindre de tels buts: la neutralisation des contre-pouvoirs et un budget «sans précédent» de 85 milliards de dollars sur quatre ans.

La stratégie et les moyens sont gérés par le Department of Homeland Security (DHS), en passe de fusionner les forces de police migratoire intérieure (ICE) avec celles de la police des frontières (CBP – Customs and Border Protection), (Bloomberg, 6.02.26). Afin de parvenir aux niveaux de surveillance et de déportation fixés par le président, le DHS s’adjoint par appels d’offres les capacités de contractors privés, spécialistes en traque physique et numérique, en détention ou en transport aérien. Différentes entreprises les décrochent, formant ainsi une large «chaîne de valeur». Les principales prestataires étasuniennes, cotées en bourse, d’ICE sont Palantir, AT&T, CoreCivic et Geo Group (Financial Times, 29.01.26).

Sans surprise, les fonds géants de placement Vanguard, BlackRock ou State Street sont souvent leurs principaux actionnaires. Ceci dit, des investisseurs suisses participent également au capital de tout ou partie des «alliés et atouts» de ICE. C’est le cas de la BNS, d’UBS, de la Banque cantonale de Zurich, de Zurich Insurance, de Swiss Life, de Lombard Odier et du groupe Pictet. Tous violent de ce fait leurs propres engagements en matière de respect des droits humains.

Questionnée, la BNS refuse de s’expliquer. Elle n’indiquera donc pas le rapport entre investir dans l’entreprise de détention privée maintes fois mise en cause pour violation des droits humains qu’est Geo Group et ses propres lignes directrices lui défendant de participer au capital de firmes les violant de façon grave et systématique (BNS, 2025). Les investisseurs restants, UBS en tête, prétendent qu’il ne s’agit pas de leurs fonds mais ceux des «clients» de leurs divisions gestion d’actifs ou de fortune, placés sur la base d’index qu’ils suivent passivement et dont ils ne contrôlent pas la composition (RTS, 5.02.26). Cependant – comme l’a recommandé en 2025 le point de contact national de l’OCDE qu’est le Secrétariat d’Etat à l’économie, dans le cas de l’investissement d’UBS dans Geo Group – les investisseurs responsables doivent surveiller les portefeuilles de valeurs inclus dans les index qu’ils utilisent et, au besoin, adapter leur stratégie (Seco, oct. 2025; OCDE, 2017).

Revenons à la tectonique des plaques actuelle. Durant le seul mois de janvier, Donald Trump a accaparé le pétrole vénézuélien pour le compte des USA en faisant gérer ses revenus via les comptes d’une banque qatarie, exigé le Groenland, justifié les meurtres commis au Minnesota et créé un ersatz de Conseil de sécurité des Nations unies qu’il compte présider à vie. Lui, qui a fait de l’accélération du temps politique et de la brutalisation des processus démocratiques ses marques de fabrique, indique désormais que les midterms de novembre doivent être contrôlées par son parti (New York Times, 7.02.26). Son allié et ancien conseiller Steve Bannon appelle à ce que les urnes soient «prises en charge par ICE» (Time, 5.02.26).

Nous sommes à neuf mois de l’échéance. Participer au capital de firmes prestataires clés de la politique de «mise en chaos» d’une présidence étasunienne ouvertement hégémoniste et politiquement antilibérale adresse un signal désastreux. Les acteurs de la puissance financière qu’est la Suisse doivent sortir de la déresponsabilisation, ou y être contraints par les pouvoirs publics. La «financiarisation du mal» – pour prolonger l’expression d’Hannah Arendt abordant sa «banalité» – pourrait bien contribuer à balayer à moyen terme certaines des valeurs les plus positives de la société suisse et de ses voisins.

Guillaume Durin est chargé de campagne Finance, BreakFree Suisse.