Depuis 2020, en réponse à la pandémie de Covid, le télétravail s’est largement installé dans le quotidien de beaucoup d’entre nous. Cette nouvelle modalité est-elle devenue une alliée ou une ennemie? Pour certain·es, le télétravail a été libérateur. Il a permis d’échapper aux déplacements domicile-travail plusieurs jours par semaine, laissant plus de temps pour le sport, le repos ou les activités personnelles. Cependant, il a également effacé les frontières physiques qui nous liaient autrefois au travail, rendant les horaires flous et introduisant le travail au sein même de nos foyers, via nos smartphones, tablettes et ordinateurs.
Dès le début de la pandémie, les chercheurs ont observé que l’expérience du télétravail variait considérablement d’un groupe social à l’autre. Les mères, en particulier, figuraient parmi les plus vulnérables. Beaucoup se sont retrouvées à travailler une double journée, sans véritables pauses ni limites claires, gérant non seulement leur travail rémunéré, mais aussi la garde des enfants et les tâches ménagères. Alors, la technologie est-elle condamnée à nous pousser à exploiter non seulement notre temps libre, mais aussi notre espace privé? Le philosophe André Gorz a développé cette question dès les années 1980 dans son ouvrage Métamorphoses du travail, où il défend l’idée que la technologie pourrait libérer du temps de travail, afin qu’il soit consacré aux loisirs, à l’art et à la vie associative. Pour Gorz, le progrès technologique devait permettre aux individus de reprendre la maîtrise de leur temps et de s’engager davantage à devenir des êtres plus sensibles, plus engagés et plus participatifs.
Mais cette idée reflète-t-elle vraiment la réalité? Gorz a également mis en évidence un paradoxe: bien que le progrès technologique doive en théorie réduire le temps de travail nécessaire, c’est-à-dire le temps consacré au travail pour qu’une société puisse fonctionner, dans la pratique la durée effectivement travaillée a tendance à rester très stable ces dernières décennies. Les attentes augmentent et les individus sont poussés à produire davantage dans le même laps de temps. La technologie a donc le potentiel de réduire la quantité de travail nécessaire pour vivre, mais dans nos sociétés capitalistes, elle conduit à travailler plus dur plutôt qu’à libérer du temps libre. Ce constat est confirmé par des recherches empiriques qui montrent qu’une plus grande flexibilité au travail conduit souvent à une intensification du travail et à une réorientation genrée du temps1>A ce propos voir Chung, H. (2022). The Flexibility Paradox: Why Flexible Working Leads to (Self-)Exploitation. Bristol University Press.. Les hommes ont tendance à consacrer ces heures supplémentaires au travail rémunéré, tandis que les femmes les consacrent davantage aux tâches domestiques et aux soins non rémunérés.
La vision libératrice de Gorz est-elle dès lors vouée à n’exister que dans les textes philosophiques? Dans le cadre du télétravail, ce temps réorganisé ouvre-t-il la voie à des formes de soin plus choisies et émancipatrices ou reproduit-il, notamment pour les femmes, une assignation accrue aux tâches domestiques et de care non rémunérées? Une telle perspective impliquerait de prendre le temps de se reposer lorsque nous sommes malades, de passer du temps avec nos proches et de nous adonner à des activités qui favorisent la créativité, la bienveillance et les liens sociaux. Toutefois, il est clair que cette question ne relève pas uniquement du domaine individuel. La possibilité de récupérer du temps reste façonnée par des normes inscrites dans différentes dimensions, notamment le droit du travail, les politiques publiques, les pratiques des employeurs et le rôle des syndicats. Reste alors à se demander ce qu’il faudrait transformer pour que cette vision devienne une réalité, mais aussi ce qu’il serait légitime d’attendre des employeurs et des gouvernements afin que cette idée se matérialise en quelque chose de plus qu’une utopie.
Notes