Nous n’avons pas de représentation du monde qui n’ait, à un moment ou un autre, été élaborée par un cerveau humain. Ce qui conduit les «constructivistes radicaux»1> Cf. Ernst von Glasersfeld, in Watzlawick, 1988,
L’invention de la réalité, Point Seuil, Paris. à nier l’existence d’une réalité objective, indépendante de nos perceptions et représentations. Ce que l’on appelle réalité matérielle ne serait que la représentation dominante du moment, susceptible de varier avec le temps, avec les individus et les différences d’éducation et de cultures qui construisent leurs visions du monde. Pour faire comprendre cette proposition, paradoxale pour beaucoup, on peut reprendre l’image du «morpion mathématique», pou qui se déplace sur la ligne infinie d’un poil et ne connaît que sa ligne dans l’espace. Tandis qu’une «punaise», insecte très plat, connaît et peut parcourir les deux dimensions d’un plan infini. Nous, qui vivons dans un espace à trois dimensions, pouvons donc imaginer l’existence de quatrième, cinquième et autres dimensions, que nos sens ne nous permettent pas de percevoir.
Avant Copernic, la réalité était une Terre immobile, presque aussi plate que celle de la punaise mathématique ci-dessus. Les représentations nouvelles de la Terre par Copernic, Galilée et quelques autres ont fait changer la «réalité matérielle» d’un modèle géocentrique, platiste et statique pour un modèle sphérique, héliocentrique et rotatif, puis des modèles d’espace dépourvus de centre. Là, j’ai lâché le mot «modèle», clé essentielle de toute représentation scientifique: un modèle n’est pas la réalité matérielle, inaccessible, mais un outil de représentation qui permet d’en proposer des propriétés. Le meilleur modèle du moment est le plus adapté, celui qui prédit le mieux les effets de cette supposée réalité inaccessible. De même, le monde vivant, dans la Théologie naturelle (1802) de l’archidiacre Paley, ou bien pour le grand naturaliste Linné, était composé d’espèces fixes, créées, il y a à peine plus de cinq mille ans, par un être surnaturel barbu.
Il a fallu deux siècles pour que les doutes de Buffon, les propositions de Lamarck et Malthus, puis la synthèse de Darwin, Wallace et tant d’autres, en fassent une évolution, histoire où le hasard, la sexualité et la sélection naturelle permettent l’apparition et le remplacement des espèces vivantes et des écosystèmes. Du moins dans les parties du monde qui ont mis au point ou accepté la méthode scientifique et lui ont donné la priorité sur les modèles irrationnels…
Car les représentations du monde sont avant tout affaire d’environnement et d’éducation, des premiers stades fœtaux sensibles jusqu’à la maturité citoyenne. Les interactions avec les proches, la langue parlée et les règles sociales imposées conditionnent le nouveau-né et formatent ses croyances, bien avant qu’il ait la capacité mentale et l’occasion d’en débattre, au cas où il aurait un jour cette possibilité. De ce point de vue, les êtres humains actuels naissent et se développent différents et inégaux, et pas seulement en droits! Les carcans religieux et idéologiques actuels n’ont, dans la plus grande partie du monde, pas grand-chose à envier à ceux du Moyen Age. On torture peut-être moins (et encore!), mais on bombarde beaucoup plus, avec des effets au moins aussi répugnants…
Il est étonnant de voir remettre en cause une méthodologie scientifique méticuleusement élaborée pendant des millénaires, dans des pays qui ne cessent d’en utiliser les découvertes et leurs applications au quotidien, pour le pire et le meilleur. Et qui s’en servent pour établir leur dominance et des «ordres sociaux» totalitaires archaïques, inadaptés aux conditions actuelles. La mondialisation, en confrontant chaque jour des religions et des systèmes sociaux incompatibles, impose soit l’élimination de tous sauf un, soit l’élaboration de compromis où tous renonceraient à leurs prétentions impérialistes et à tout prosélytisme. C’était sans doute l’idéal rêvé de fondateurs des organisations internationales… mais on en est plus loin que jamais!
Notes