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«Maudite soit la guerre»

A livre ouvert

Rome, jeudi 25 décembre 2025. Lors de son homélie de Noël, le pape Léon XIV dénonce «‘l’absurdité’ des discours belliqueux et les ‘blessures ouvertes’ laissées par les guerres dans le monde, évoquant notamment la situation humanitaire dans la bande de Gaza»1>«Noël/messe: le pape dénonce les guerres», Teletext, 25 décembre 2025.. En ce début d’année 2026, les discours belliqueux continuent de nous abreuver. Les blessures saignent. La situation humanitaire à Gaza se dégrade de jour en jour et «la paix durable promise à Charm El-Cheikh (Egypte) […] ressemble plus pour l’instant à une farce atroce»2>Gilles Paris, «Trump et le grand vide du ‘jour d’après’» Le Monde, 8 janvier 2026. qu’à autre chose. Sans compter tous les autres théâtres de conflit à travers le monde. Maudite soit la guerre.

Maudite soit la guerre est le titre du dernier ouvrage de Pierre Douillard-Lefèvre3>Pierre Douillard-Lefèvre, Maudite soit la guerre: manuel de résistance antimilitariste, Editions Divergences, 2025.. Un livre qu’on peine à refermer tant sa lecture fait écho au monde qui est le nôtre. Un livre dont, à la lettre près, on fait sien le titre.

Maudite soit la guerre donc, celle qui, sur cette seule année et à l’échelle du globe, drainera vers elle près de 3000 milliards de dollars de dépenses, faisant saliver le complexe militaro-industriel ainsi que les investisseurs peu regardants – ils sont plus nombreux qu’on ne le croît, y compris du côté de la finance dite durable4>Cf. Yann Philippin, Giorgio Michalopoulos et Stefano Valentino (Voxeurop), «Avec l’argent des fonds verts, des banques arment les entreprises d’armement» Mediapart, 17 décembre 2025..

Maudite soit la guerre et ses ravages écologiques induits par la fabrication des armes, par leur utilisation ou encore par leur destruction.

Maudite soit la guerre qui nourrit les nationalismes les plus vils et s’en nourrit en retour. Guerre qui «s’impose comme une divine surprise» pour des gouvernements assumant de plus en plus leur penchant pour l’autoritarisme; autocrates en tête et libéraux-autoritaires à leurs basques.

Maudite soit la guerre qui offre au capitalisme de nouvelles opportunités de «s’étendre toujours plus et [de] conquérir incessamment de nouveaux marchés». Comme si la guerre était capable de résoudre à elle seule l’impasse que constitue «une croissance infinie dans un monde fini» en dédoublant «les opportunités, avec l’industrie de la destruction d’abord, puis celle de la reconstruction». Il n’y a qu’à penser au plan Trump pour Gaza, dans lequel le premier fournisseur d’armes de l’Etat israélien est aux commandes du «Conseil de la paix de Gaza» en charge de sa «reconstruction».

Maudite soit la guerre qui fait du théâtre des combats ou des massacres une plateforme de vente de toute nouvelle arme, dopée à l’IA ou non; létalité garantie à la clef.

Maudite soit la guerre qui se grime en divertissement, comme sur le front ukrainien: «Comme dans un jeu, le pilote de drone remporte quarante points s’il détruit un char ou six points pour la mort d’un soldat ennemi. Pour prouver ses actes, il doit déposer la vidéo des caméras embarquées […] qui enregistrent le vol jusqu’à la frappe sur la cible, sur le site dédié. Sur Internet, la plateforme propose un classement des brigades ayant le plus de points, et une boutique en ligne pour se fournir en matériel de guerre. Tuer, conclut l’auteur, devient non seulement un jeu mais aussi un concours.»

Oui, maudite soit la guerre qui a trouvé dans le drone, autonome cette fois, le criminel parfait, capable de tuer et en même temps de saborder le droit: car «en cas de crime de guerre, il n’y a pas de responsable, en dehors de la machine et, éventuellement, d’un algorithme défaillant».

Cette guerre je la maudis plus encore depuis le visionnement du film The voice of Hind Rajab5>Docu-fiction réalisée en 2025 par Kaouther Ben Hania et primée du Lion d’argent à la Mostra de Venise en septembre dernier.. J’ai encore en tête la voix de cette fillette de 5 ans et demi perdue dans une «kill zone» ainsi que celles de secouristes du Croissant-Rouge palestinien tentant de la sauver. Des voix que des soldats ont également entendues ce 29 janvier 2024 mais sans les entendre vraiment, rendus incapables d’y reconnaître la moindre parcelle d’humanité. Gage d’un côté, pour l’armée, d’une terrifiante efficacité et, de l’autre, cette fois pour les civils concernés, d’une mort certaine. Ainsi le veut la guerre. Maudite soit-elle.

Notes[+]

Alexandre Chollier est géographe, écrivain et enseignant. Récente publication: November November. En route pour la Lune, la Terre en tête, Ed. La Baconnière, 2025.

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