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La fin des cours de diction au collège!

En coulisse

Depuis des décennies, les élèves du secondaire genevois ont la chance de bénéficier de cours dits de «diction», en première année du Cycle d’orientation et en première année du Collège, ainsi que dans les filières de l’Ecole de culture générale et de l’Ecole de commerce. Créés sous l’impulsion du visionnaire André Chavanne, chef du Département de l’instruction publique (DIP) de 1961 à 1985, ces cours ont constitué, pour la plupart des élèves du canton, la première porte d’entrée sur le monde du théâtre, ses instruments, son histoire, sa littérature. Ils ont surtout permis, et permettent encore, à chaque jeune d’acquérir les outils indispensables à la prise de parole en public. Il s’agit, pour les adolescent·es, de surmonter leur timidité initiale, leurs éventuelles maladresses, pour améliorer leurs capacités dans la communication orale, dont l’utilité est bien évidemment cruciale pour leur cursus, leur future vie professionnelle et leur vie sociale. Ces cours permettent aussi à de nombreuses et nombreux comédien·nes professionnel·les de partager leurs savoir et compétences, et de s’assurer un revenu régulier en parallèle d’une profession à la dimension économique fragile; cet enseignement permet une perméabilité entre le monde artistique et le monde scolaire, bénéfique à tous·tes ses protagonistes.

En impulsant ces cours, André Chavanne entendait démocratiser l’accès à la culture pour toutes les classes sociales. Nombre de jeunes gens, peu familiers du monde du théâtre, ont pu exercer le travail sur le jeu et la mise en scène autour de textes du répertoire, s’adonner aux joies de l’improvisation et stimuler ainsi une créativité, qui, sans ces cours obligatoires, serait restée nichée dans les limbes.

La pertinence de cette discipline est telle que la plupart des collégien·nes se plaignent de n’avoir de cours de diction qu’en première année et de façon trop ténue (une heure toutes les deux semaines!). Il est donc établi que ce trop rare enseignement revêt une importance primordiale pour les élèves. Les études montrent aussi que l’enseignement de la diction serait particulièrement utile aux élèves de troisième année, année au cours de laquelle elles et ils préparent leur travail de maturité.

Mais voilà que la nouvelle tombe comme un coup de tonnerre: les cours de diction seront, dès la rentrée 2027, purement et simplement supprimés du cursus des collégien·nes genevois·es! La raison évoquée par les responsables du DIP: une obligation d’harmonisation fédérale, dans le cadre de la réforme de la maturité gymnasiale. Derrière cette évocation générique pointe un projet de société peu enthousiasmant, visant à davantage développer les formations liées à l’économie, à l’informatique ou aux sciences dites «exactes», au détriment de ce qui a trait aux humanités, soit le monde de l’art, des lettres, de l’histoire et de la philosophie.

Dès lors, l’histoire de l’art est, elle aussi, menacée de disparition (Le Courrier du 15.01.26). Dans le cadre de cette «adaptation» à la réforme, le projet de supprimer une heure d’histoire en dernière année de maturité était aussi prévu; par la mobilisation des professeur·es d’histoire, il a été abandonné. La mobilisation pour sauver l’histoire de l’art bat son plein; elle est appuyée par les musées et par le monde des arts visuels en général. Une réunion de crise est prévue le 30 janvier à 19h à Unimail.

Les professeur·es de diction, après de nombreuses tentatives de concertation, n’ont d’autre choix qu’à leur tour sonner l’alarme et d’en appeler à l’opinion publique. Une récente réunion entre les professeur·es de diction et des responsables du DIP, en charge de cette question, n’a pas été concluante. Toute proposition de la part des enseignant·es pour préserver cette fameuse heure régulière de diction a été balayée. Alors que le Jura, par exemple, propose toujours une maturité théâtrale (donc une adaptation cantonale parfaitement compatible avec la maturité fédérale), il semblait compliqué pour les hiérarques genevois·es d’imaginer se prévaloir d’une spécificité cantonale. Ces responsables avançaient ensuite, en guise de lot de consolation à l’étude, des concepts flous, tel le remplacement des cours de diction par une semaine d’intervention annuelle compacte, dans le cadre d’un «module transversal» ou un concept express événementiel tel «Mon travail de maturité en 180 secondes», soit l’antithèse d’un travail de fond.

Or, les élèves, comme pour toute autre discipline, ont évidemment besoin de régularité pour acquérir les outils propices à une meilleure maîtrise de l’expression orale.

Dès 2027, ce qui resterait de cet enseignement incomberait désormais aux professeur·es de français, pourtant peu enthousiastes à l’idée de porter une charge supplémentaire, et pour lequel elles et ils ne s’estiment pas formé·es.

Dans un même temps, des directives indiquent au corps enseignant que, dans le contexte de prédominance de l’IA, l’oralité va être de plus en plus déterminante dans le cursus des collégien·nes et qu’il est nécessaire d’en renforcer son apprentissage. Le barème de notation des travaux de maturité a déjà été modifié dans ce sens, avec une plus grande part attachée à la partie orale. On mesure donc le paradoxe!

Il ne serait pourtant pas compliqué que le DIP fasse valoir sa spécificité cantonale pour conserver les cours de diction. Soyons fières et fiers de ce qui fonctionne dans notre canton, honorons la mémoire d’André Chavanne, conservons l’unité du corps social et artistique, pensons au bien-être et au développement de nos jeunes. Avec un minimum de volonté, l’Etat de Genève peut et doit sauver les cours de diction, et plus largement le théâtre, au collège.

Dominique Ziegler est auteur metteur en scène, info@dominiqueziegler.com

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