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Décroissance: une histoire romande

Re-penser l'économie

Septante pour cent des Genevoises et Genevois pensent que la décroissance permet de faire face à la crise écologique1>Selon le sondage de 4911 personnes «Genève 2050: Quel futur souhaitez-vous?» réalisé en 2019, à l’initiative du Conseil d’Etat genevois.. Un chiffre étonnant au vu des amalgames persistants: la décroissance serait, selon le cliché, synonyme de récession, de pauvreté, d’insécurité ou d’austérité. Ces stéréotypes, bien que faux, restent efficaces. Ainsi, au Royaume- Uni, si quatre personnes sur cinq approuvent les propositions de la décroissance, seule une sur cinq accepte le terme2>«Assessing public support for degrowth» (Krpan et al, 2025).. L’abondance radicale proposée par la décroissance séduit, mais le mot continue de rebuter. Comment expliquer qu’à Genève la décroissance soit populaire malgré des difficultés similaires? Pour le comprendre, il faudrait considérer deux écoles de décroissance, toutes deux ayant un ancrage en Suisse romande.

Fait peu connu: le mot «décroissance» est une invention genevoise! C’est en 1979 que Jacques Grinevald et Ivo Rens, à l’université de Genève, reçoivent l’accord de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen pour utiliser ce terme dans le titre d’une anthologie francophone de ses travaux. Ce dernier introduit dans l’économie mainstream la grande oubliée de cette discipline: la nature. La finitude du monde était une évidence longtemps évacuée des modèles économiques. Or, elle nous contraint à réfléchir à une économie qui répond aux besoins sans dépasser les limites planétaires. Pour Georgescu-Roegen, un declining state, devenu «la décroissance» en traduction française, était la solution.

Georgescu-Roegen menaçait donc de bousculer les fondements mêmes d’une discipline axée sur la croissance. L’économie mainstream ayant d’excellents anticorps contre de telles interventions, ce rappel révolutionnaire n’a pas fait long feu ni reconstitué la pratique économique. Mais le terme que Grinevald lui attribue sera associé à cette description d’une inéluctabilité matérielle: pas de croissance infinie sur une planète finie. C’est probablement ce sens-là de décroissance qu’acceptent sept participant·es sur dix au sondage genevois: en tant que constat difficilement contestable à l’ère des catastrophes climatiques, du dépassement annuel des limites planétaires et des risques d’effondrement.

Cependant, il y a un deuxième sens de décroissance allant bien au-delà de ce diagnostic. Une décroissance choisie et non subie, orientée vers un avenir désirable – laquelle connaît aussi un ancrage en suisse romande. A Lausanne, la coauteure principale de rapports du GIEC Julia Steinberger fait partie des chercheuses et chercheurs ayant montré qu’une bonne vie est possible pour 10 milliards de personnes tout en évitant de dépasser 1,5 °C de réchauffement climatique – à condition de renoncer à l’universalisation du mode de vie suisse et d’opérer une reconfiguration mondialement juste des systèmes économiques.

L’économiste Timothée Parrique, lui aussi à Lausanne, propose un projet de société décroissant résumé par les sous-titres du chapitre 7 de son livre Ralentir ou périr (Seuil, 2022): «Une économie stationnaire, en harmonie avec la nature, où les décisions sont prises ensemble, où les richesses sont équitablement partagées, afin de pouvoir prospérer sans croissance».

Projet auquel un autre économiste, Cédric Durand de l’université de Genève, et son coauteur le sociologue genevois Razmig Keucheyan, ajouteraient un nombre de considérations3>C. Durand, R. Keucheyan Comment bifurquer, Les principes de la planification écologiques, La Découverte, 2024.. A partir d’une étude soigneuse de précédents historiques, leur projet d’un «fédéralisme écologique» met en avant des formes politiques démocratiques radicalement nouvelles pour affronter le défi écologique tout en répondant aux besoins.

Ce sont des travaux académiques qui s’inscrivent dans un tissu dense de mobilisations citoyennes, des ONG telles que Noé21 aux élu·es, en passant par la société civile.

La curieuse lucidité des Genevoises et Genevois sur la nécessaire décroissance permet donc de dépasser le simple diagnostic pour repenser l’économie. En effet, une fois que les limites planétaires sont reconnues, on a seulement établi le constat d’une réalité matérielle. Une multitude de sociétés possibles existe à l’intérieur de cet espace durable, dont nombre sont en capacité d’assurer le bien-être de toute la population. C’est cette deuxième décroissance – choisie, non subie – qu’il serait utile de faire connaître et d’imaginer ensemble en Suisse, invitant la participation démocratique de toutes et tous à une société alternative.

Notes[+]

Max Bastow est membre de Rethinking Economics Genève et ancien chargé d’économie écologique à Noé21.

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