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La dette des adultes envers l’enfance

La crise de l’enfance remet en question la conscience planétaire, même si elle ne fait pas la une des médias. Un enfant sur cinq, sur tous les continents, souffre de pauvreté extrême et la tendance est à une détérioration aggravée, selon le Rapport de l’UNICEF sur la situation des enfants dans le monde 2025. Etat des lieux.
Des jeux d’enfants à Kandahar, en Afghanistan, où l’insécurité alimentaire sévit, novembre 2025. KEYSTONE
Développement

Dans les pays à faible revenu, plus de 412 millions de filles et de garçons survivent actuellement avec moins de 3 dollars par jour. Cependant, comme le relève le dernier Rapport sur la situation de l’enfance dans le monde du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) publié en novembre dernier, «la pauvreté infantile ne se limite pas aux régions les plus pauvres du monde». En réalité, elle touche également les pays à revenu intermédiaire et élevé. Si, selon le rapport, on appliquait un seuil de pauvreté plus réaliste – par exemple 8,30 dollars par jour au lieu de 3 –, le nombre d’enfants en situation de «pauvreté monétaire» dans le monde serait d’environ deux sur trois, soit près de 1,4 milliard.

«Alors que les dépenses militaires à l’échelle du globe ont atteint le montant record de 2720 milliards de dollars US», soulignent les auteurs de l’étude UNICEF, «des centaines de millions d’enfants continuent de vivre dans la précarité, sans pouvoir subvenir à leurs besoins élémentaires comme aller à l’école, accéder à l’eau salubre et bénéficier d’un abri adéquat.»1>  «La situation des enfants dans le monde 2025 – mettre fin à la pauvreté touchant les enfants: notre impératif commun», www.unicef.org/fr/rapports/situation-enfants-dans-le-monde/2025

La dette et son impact mortel sur l’enfance

De nombreux pays en développement sont confrontés à une situation économique complexe dont le résultat est presque toujours une détérioration de leur croissance, ce qui affecte directement les programmes de lutte contre la pauvreté et les services publics destinés à l’enfance. Cette dégradation est aggravée par les coupes substantielles qui ont cours dans l’aide au développement. D’ici à 2030, ce cocktail mortel pourrait provoquer la mort d’environ 4,5 millions d’enfants de moins de ­cinq ans2>  www.unicef.ch/fr/actualites/news/2025-12-09/les-coupes-budgetaires-mettent-en-danger-de-mort-les-enfants-dans-les.

L’aide prévue pour l’éducation en 2026 sera inférieure de 25% à celle de 20253>  news.un.org/fr/story/2025/09/1157392, ce qui constitue sans aucun doute une menace de déscolarisation pour six millions d’enfants. Une réalité aggravée par l’impact direct de la dette extérieure. En effet, 45 pays en développement consacrent davantage de ressources au paiement des intérêts de la dette qu’à leur budget de la santé.

«Les chiffres actualisés sur la situation de l’enfance sont aussi dramatiques qu’alarmants», alerte le théologien Beat Wehrle, spécialiste suisse des droits de l’enfant et membre de la direction de l’ONG Terre des Hommes en Allemagne, l’une des plus dynamiques dans le domaine de l’enfance. Mais, soutient-il, ces chiffres ne sont pas innocents. «Ils reflètent l’attaque néolibérale systématique contre les politiques publiques».

Fort d’une longue expérience de conduite de projets dans divers pays d’Amérique latine, Beat Wehrle explique que cette agression néolibérale se manifeste «par une augmentation significative du niveau d’endettement, non seulement des Etats, mais aussi des économies familiales». Avec des conséquences dramatiques, puisque la logique néolibérale tend à réduire l’offre publique en matière d’éducation et de santé. Cette réduction, souligne-t-il, est en outre «exacerbée par la baisse injustifiable des ressources destinées à la coopération internationale, dont l’exemple le plus significatif a été la désintégration totale de l’USAID [Agence des Etats-Unis pour le développement international] début 2025». Il précise que la même tendance est également perceptible dans la majorité des pays européens, comme on peut le constater en analysant la coopération au développement et l’aide humanitaire du Vieux Continent.

Les conséquences alarmantes de ces coupes budgétaires, déjà fortement ressenties en 2025, se refléteront dans le prochain Rapport de l’UNICEF de 2026. «Il est certain que la situation mondiale, déjà dramatique, que vit l’enfance aura tendance à s’aggraver davantage», conclut Beat Wehrle.

Enfants marginalisés

Les taux de pauvreté les plus élevés touchant l’enfance dans le monde concernent les plus jeunes. En 2024, 22,3% des enfants de moins de quatre ans vivaient dans des conditions de pauvreté monétaire extrême, soit presque le double du pourcentage observé chez les jeunes de quinze à dix-sept ans.

Outre les conséquences de l’endettement et la distorsion des politiques nationales, d’autres facteurs tout aussi critiques doivent être pris en compte. Par exemple, le niveau de scolarisation des personnes responsables de leur famille, qui joue un rôle déterminant. Dans les foyers où les référents familiaux n’ont pas reçu d’éducation de base, le taux de pauvreté extrême atteint 32,9%. Dans les familles où un·e référent·e a achevé des études supérieures, ce taux tombe à 5,8%. De manière significative, près de 79% des enfants en situation de pauvreté extrême vivent dans des communautés rurales. Toutefois, dans les zones urbaines, le niveau de pauvreté dans les lieux de vie informels et les quartiers marginalisés est largement supérieur à la moyenne.

Les enfants en situation de handicap ont beaucoup plus de risques de souffrir de la pauvreté, car les dépenses de santé sont nettement plus élevées pour leurs familles. Par ailleurs, la prise en charge de ces enfants empêche généralement l’un·e de leurs parents ou tuteur·rices de travailler à l’extérieur du foyer.

Les enfants déplacés ou réfugiés, dont les chiffres sont souvent sous-estimés, courent un risque accru de tomber dans la pauvreté, non seulement durant leur transfert, mais également à leur arrivée dans leur nouveau lieu de vie. Des études menées en Colombie, au Liban et en Ouganda font état de taux élevés de pauvreté parmi les populations déplacées.

Les enfants autochtones présentent également des taux de pauvreté nettement plus élevés. Dans les 23 pays ayant ratifié la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux, 18,7% de ces communautés vivaient en 2024 dans une situation de pauvreté monétaire extrême, contre 9,3% pour l’ensemble de la population.

Tout aussi significatif est l’impact des guerres et des situations de conflit. La moitié des enfants vivant dans des contextes de conflit (et de fragilité qui en découle) souffrent de pauvreté extrême. Dans les contextes non touchés par les conflits, ce taux n’est que de 11,4%.

Les guerres, facteurs aggravants

Dans le monde entier, on observe une augmentation extraordinaire des conflits armés. En 2024 et 2025, le nombre de pays impliqués dans des conflits armés a été le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale. En 2024, près de 19% des enfants vivaient dans des zones de conflit, un pourcentage qui double pratiquement celui du milieu des années 1990. Toujours en 2024, les Nations unies ont recensé 41 370 cas de violations graves des droits de l’enfant dans les zones de conflit, soit une augmentation de 25% par rapport à 2023. Le refus de l’accès humanitaire expose les enfants à de graves dangers: maltraitance, exploitation, maladies et faim.

Entre 2014 et 2024, le taux de pauvreté monétaire extrême dans les contextes de fragilité et de conflit est passé de 46% à 50,2%. En dehors de ces zones, il a diminué de 19,9% à 11,4%. En d’autres termes, la moitié des enfants dans les zones de conflit vivent dans la pauvreté extrême, contre à peine un enfant sur neuf dans les zones non touchées.

Les conflits génèrent de la pauvreté parce qu’ils sapent la stabilité économique, détruisent les infrastructures et interrompent les services publics tels que l’accès à l’eau, l’éducation et l’approvisionnement en énergie. Les interruptions de la scolarité portent atteinte au droit des enfants à apprendre et à s’épanouir et, par conséquent, érodent à la fois le potentiel individuel et la prospérité collective.

Selon Beat Wehrle, les données analysées par l’UNICEF révèlent deux réalités particulièrement préoccupantes: d’une part, la réduction des investissements publics en faveur de la petite enfance et, d’autre part, l’augmentation significative du nombre d’enfants exposés aux conflits armés et à la violence. La convergence de ces deux facteurs, affirme-t-il, fait de l’enfance la victime privilégiée de l’irrationalité adulte.

L’enfance comme actrice du changement

Bien que l’étude de l’UNICEF offre une image assez claire de la réalité dramatique de l’enfance, Beat Wehrle souligne qu’«il est frappant qu’il s’agisse encore d’un rapport sur l’enfance», car la question de la participation des enfants, des adolescents et des jeunes n’y apparaît que de manière marginale. Ainsi, tant la production de cette réalité dramatique que la réflexion à son sujet restent l’apanage des adultes. Un fait regrettable, car, comme le soutient l’expert suisse, les enfants sont – ou devraient être – bien plus que des victimes: ils doivent également être considérés comme des sujets de droits et des acteurs de changement. L’absence de perspective directe et de participation concrète de l’enfance à la définition des priorités dans les politiques publiques est une situation qu’il convient de remettre en question et de résoudre de toute urgence.

Si la restriction de participation de la société civile est déjà grave à l’échelle mondiale, selon lui, «l’absence de voix et d’actions des enfants, des adolescents et des jeunes constitue une erreur encore plus significative». C’est pourquoi, insiste-t-il, «il ne faudrait rien accepter concernant l’enfance sans la participation directe de l’enfance elle-même». Bien que le panorama mondial de l’enfance soit aujourd’hui difficile, complexe et peu porteur d’espoir, il existe néanmoins, selon cet expert, d’innombrables expériences positives d’affirmation des droits de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse au niveau local et à travers le monde. Ces expériences, conclut-il, doivent être reliées de manière plus significative afin de devenir une voix de plus en plus impossible à ignorer.

Notes[+]

Sergio Ferrari est journaliste.

Traduction Rosemarie Fournier.