Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Les maîtres et les imposteurs

Libre cours

Symptôme de l’air du temps: les mots «les maîtres» m’évoquent d’abord la mégalomanie stérile du locataire actuel de la Maison-Blanche et de ses acolytes. Trump, JD Vance, Musk, Carlson: un conglomérat dangereux, mû par l’ego et une avidité viscérale du pouvoir. Chacun tord le rêve américain en mirage de compétitivité, reformulé autour d’une identité blanche et chrétienne, peu importe que cette réussite soit vorace, destructrice, excluante. J’ai longtemps cru leur vulgarité signe d’inconsistance, un accident passager. Pourtant, décret après décret, ils consolident des tendances que nous pensions enterrées après la Seconde Guerre mondiale.

Le mouvement est insidieux: une lente érosion de ce que nous croyions acquis. Gouverner devient punir, exclure, montrer les muscles. Cette ère n’est pas qu’américaine: elle désinhibe les pires réflexes – patriarcaux, racistes, liberticides, défiant tout ce que l’humanité a mis tant de temps à construire pour s’émanciper – même là où les démocraties tiennent encore.

Ces mots me transportent ensuite dans l’univers pictural des maîtres flamands et de la Renaissance. Je convoque les chairs sublimes et abondantes, pourtant nées dans l’orbite de l’Eglise. Je nous revois avec tendresse à Florence, ma mère et moi. Elle trottant de la Galerie des Offices à la Galerie Palatine, du jardin de Boboli à la basilique Santa Croce, répétant invariablement: «C’est joli.» Je me souviens de mon dépit face à cette répétition. Longtemps, j’aurais souhaité qu’elle m’enseigne ce qu’il était de bon ton de penser d’un tableau, d’un film ou d’un livre.

Je percevais alors avec netteté tout ce que la transmission sociale contient de codes invisibles, de langages implicites, de manières de se tenir dans le monde. Selon l’endroit d’où l’on vient, on hérite – ou non – d’un regard légitimé, d’une aisance, d’un sentiment de permission. Je ne l’ai compris que plus tard: un regard forgé dans l’effort, dans la recherche tâtonnante de ses propres repères, finit souvent par avoir plus de relief que celui qui est hérité et va de soi.

Je nous revois aussi ma sœur et moi, adolescentes, au cours d’une improbable itinérance Interrail entre la Bretagne et la Suède – nous avions alors cette liberté de partir plusieurs semaines sans téléphone portable – faire halte au Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam. Nous nous y étions rendues après un passage mal digéré dans un coffee shop de la ville. Je ne sais plus qui de nous deux avait effleuré un Rembrandt, Titus à son pupitre, portrait du fils du peintre. Les alarmes s’étaient déclenchées et les agents de sécurité avaient accouru…

Je reviens aux tableaux, et songe à la minutie et au savoir-faire avec lesquels ils sont peints. Rien à voir avec le narcissisme vindicatif de ceux qui se prétendent maîtres du monde. Dans l’art, le maître n’est pas celui qui domine, mais celui qui maîtrise un geste et le transmet. Patience, humilité, partage – loin de la posture de toute-puissance de ces autres «maîtres» autoproclamés.

Au fond, ce qui distingue un vrai maître d’un imposteur, c’est le rapport au pouvoir: l’un s’en sert pour transmettre, l’autre pour garder. Et me reviennent les coupes budgétaires dans la fonction publique vaudoise, qui frappent aussi les maîtres d’école. C’est peu reconnaître leur rôle, la complexité de leur tâche, les qualités humaines que requiert leur fonction. Leur grève a résonné jusque dans nos foyers, avec des classes vides et des enfants livrés à eux-mêmes. On mesure alors combien leur travail est essentiel – et combien il est périlleux de le fragiliser. Les enseignant·es sont des tremplins pour l’avenir, permettant à nos jeunes de se forger une pensée critique. Une pensée dont nous avons plus que jamais besoin face aux imposteurs.

Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice. Elle s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

Chronique liée