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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Effets de serres

Hervé Loichemol condamne la faillite morale et politique de l’Occident devant la situation à Gaza et en Cisjordanie.
Proche-Orient

Le fascisme postmoderne est un show qui anesthésie le réel.
Asma Mhalla

Emprisonnés pendant seize ans sur un territoire de 365 km², 2,5 millions de Gazaouis ont enduré un blocus israélo-égyptien implacable régulièrement ponctué de bombardements et d’épisodes de guerre.

A partir des massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, une coalition israélo-américano-européenne a assassiné ou blessé des centaines de milliers de Gazaouis et organisé la destruction systématique de toutes les infrastructures du territoire: réseaux d’électricité et d’eau, voies de communication, hôpitaux et centres de soin, écoles et universités, bâtiments administratifs, habitations…

Le 10 octobre dernier, ladite coalition a mis en place un dispositif militaire (baptisé «trêve») qui occupe 58% de la bande de Gaza. Plus de 2 millions de personnes survivent donc sur un territoire méthodiquement dévasté de 150 km², où la densité de population, auparavant l’une des plus forte du monde, a été multipliée par deux, et où la soldatesque continue à empiler les morts en affamant, bombardant et tirant sur tout ce qui bouge. Cette pseudo-trêve permet de faire crever les Palestiniens de Gaza, pendant que ceux de Cisjordanie sont soumis à des rapaces, fanatiques du Grand Israël, qui continuent à voler leurs terres et à les assassiner. L’objectif, clairement formulé par le gouvernement israélien, étant de se débarrasser par tous les moyens de ces animaux humains.

Ailleurs, d’autres rapaces, fanatiques du dollar, échafaudent des plans mirobolants pour chasser cette encombrante populace et bâtir des cités prodigieuses.

Ailleurs encore, c’est-à-dire ici, nos irresponsables politiques accouchent de temps en temps de pleutres déclarations en continuant à livrer des armes, pendant que des officines à la solde des génocidaires, escortées d’intellectuels moisis, colportent la hasbara [propagande]. Quant aux cultureux, la plupart défendent les droits humains en regardant ailleurs.

Nos démocraties évoluent donc sur un rythme à deux temps: business as usual et the show must go on.

Tout cela est hélas parfaitement connu et documenté. Pourquoi donc s’en offusquer? Parce que les principes que nous prétendons défendre urbi et orbi – droit, égalité, liberté – sont en Palestine allègrement piétinés depuis des décennies. Parce que ceux qui ici défendent ces principes sont harcelés, persécutés, poursuivis, incarcérés. Parce que ce n’est pas l’absence d’image qui rend un génocide invisible, c’est le verbe et que la relation entre le mot et la chose est l’objet de sordides trafics. Si bien que le rapport de force devient la loi, le criminel devient le gardien de la paix, l’assassin le redresseur de tort, le voleur le propriétaire légitime, l’agresseur la victime, l’opprimé un terroriste, l’antifasciste un antisémite et le fasciste un philosémite.

Nous sommes nombreux à avoir multiplié, bien avant le 7-Octobre, les alertes, avertissements et protestations de toutes sortes pour dénoncer le crime qui se préparait. Nous avons contribué par nos actions à faire connaître et populariser la cause palestinienne et sommes de plus en plus nombreux à dénoncer le génocide. Israël n’a pas gagné sa guerre contre le Hamas, mais, comme disent les commentateurs, il a aussi perdu bataille de l’image.

Il nous arrive pourtant d’éprouver la nauséeuse impression que nos actions sont inefficaces et notre engagement inutile. D’où vient en effet que la perspective de recommencer une année aussi désastreuse que celle qui s’achève est déprimante? Serait-ce parce que les dirigeants actuels du monde continuent imperturbablement leurs danses macabres et se foutent de ce que nous pensons et vivons?

En 1960, Michael Powell réalisait The Peeping Tom, film dans lequel le personnage principal n’est pas un simple voyeur. C’est un cameraman qui filme ses assassinats pour saisir la terreur dans le regard de ses victimes et qui visionne en boucle ces sublimes instants. Powell n’a pas seulement inventé la version radicale du happy slapping, il a peut-être dit quelque chose de notre condition postmoderne.

Les dirigeants du monde – gouvernants et milliardaires – nous condamnent en effet à être des assassins-spectateurs qui jouissent des crapuleries qu’ils infligent (les pleurs font ici partie de la jouissance). Cette position n’est pas seulement lamentable moralement, elle est politiquement catastrophique. En disant une chose et en en faisant une autre, ils discréditent la puissance de la parole; en nous rendant complices d’exactions coloniales et de génocide, ils nous désespèrent de l’action politique; en nous enfermant dans des bulles de filtre, ils nous condamnent au voyeurisme.

C’est ainsi que nous assistons fascinés à la montée du fascisme que nous créons.

Hervé Loichemol est metteur en scène et ancien directeur de la Comédie de Genève.