La fin de l’année 2025 a vu l’Iran replonger dans une contestation d’ampleur nationale. Le 28 décembre, la grève des marchands des bazars de Téhéran, déclenchée par l’effondrement de la monnaie et la flambée des prix, a rapidement fait tache d’huile. Comme la répression menée par l’appareil sécuritaire de la République islamique: selon l’organisation Human Rights Activists in Iran, elle a déjà fait 3308 morts parmi les civils et conduit à l’arrestation de plus de 24 000 manifestants (chiffres au 17 janvier, ndlr).
Chercheuse post-doctorante en sciences politiques, Dorna Javan travaille depuis plus de douze ans sur les réponses des régimes autoritaires aux crises écologiques.
Iranienne, formée à l’université de Téhéran avant de poursuivre ses recherches en France, elle a consacré sa thèse aux mécanismes d’invisibilisation des désastres environnementaux en Iran. Reporterre l’a interrogée sur les ressorts écologiques, politiques et sociaux de la crise actuelle.
Que vous inspire cette forte mobilisation populaire et la terrible répression du régime?
Dorna Javan: Une grande partie de ce qui se passe aujourd’hui est malheureusement bien connu de la population iranienne. Ce n’est ni la première révolte ni la première fois que le régime mobilise l’ensemble de son appareil répressif: police, justice, forces militaires et paramilitaires, notamment les Gardiens de la révolution et les bassidjis.
Ce qui frappe, en revanche, c’est la rapidité de l’escalade. La police, relativement en retrait au début du mouvement, a basculé en moins d’une semaine dans une violence beaucoup plus directe contre les manifestants. La coupure quasi totale des moyens de communication est également une stratégie ancienne, mais jamais elle n’avait duré aussi longtemps. En 2009, puis en 2022, malgré les blocages d’internet, les communications téléphoniques avec nos familles restaient possibles.
En juin dernier aussi, lors de l’attaque d’Israël. Aujourd’hui, des personnes vivant dans une même ville peinent à se joindre, certains distributeurs bancaires ne fonctionnent plus. On se demande concrètement comment le pays tient.
Des habitants tentent de franchir la frontière turque simplement pour contacter leurs proches. Les chiffres qui circulent sont terrifiants, avec des estimations de plusieurs milliers de morts. Et il est probable que le bilan réel soit bien plus lourd.
Comment la crise écologique en Iran se traduit-elle au quotidien? Explique-t-elle en partie la flambée des prix et les protestations actuelles?
La crise écologique n’est pas la cause directe de la crise actuelle, mais elle agit comme un puissant accélérateur d’une crise économique déjà très profonde.
L’Iran est un pays riche en ressources mais profondément gangrené par la corruption. Des groupes paraétatiques et paramilitaires, imbriqués dans un système de hiérarchies complexes, exercent un contrôle quasi monopolistique sur les principales denrées alimentaires, via des entreprises qu’ils possèdent. Ils décident de mettre ces produits sur le marché ou de les retirer, selon leurs intérêts.
Ces mêmes acteurs contrôlent également les ressources naturelles, notamment l’eau, à travers la construction et la gestion de barrages. J’ai parlé d’«accaparement» et de «militarisation» de la gestion des ressources.
«Les revendications écologiques ne sont pas seulement ignorées, elles sont niées»
Via des cartels privés modernes, ils détiennent aussi les revenus pétroliers et donc les devises étrangères, qu’ils se partagent avec d’autres acteurs: des fondations et institutions paraétatiques. Certains analystes estiment que ces réseaux ont pu contrôler jusqu’à 40-50% des exportations via des canaux non officiels. Dans ce contexte, le gouvernement n’a même pas été en mesure de boucler le budget 2026. La flambée des prix est avant tout le produit de cette mainmise économique.
Les crises environnementales, elles, aggravent la situation. Les coupures quotidiennes et répétées d’eau et d’électricité, la reconnaissance officielle d’une crise hydrique et l’incapacité persistante de l’Etat à garantir un accès durable à l’eau potable, y compris dans les grandes agglomérations, alimentent les protestations récentes.
Quels mécanismes politiques et institutionnels aggravent la crise écologique?
Le premier problème est l’absence quasi totale de données publiques – et l’absence d’effort pour en produire. Lorsque j’ai commencé mes recherches en 2015, dresser simplement une liste des principaux problèmes environnementaux du pays relevait de l’impossible. Sur plus de 1400 travaux mobilisant une grille environnementale, seuls 5 relevaient des sciences sociales. C’était vide, vide, vide!
Cette invisibilité est liée au fait que les politiques dites environnementales sont des façades. C’est un angle mort de l’action publique. La seule agence dédiée à ces questions ne dispose que d’un pouvoir formel et reçoit ses directives directement du Guide suprême.
Le changement climatique est souvent instrumentalisé: présenté comme une fatalité, il sert à dépolitiser les difficultés sociales et à dédouaner les autorités de leur inaction.
L’assèchement du lac d’Ourmia, dans le nord-ouest du pays, est au cœur de votre travail. Que révèle-t-il du rapport de l’Etat aux ressources naturelles?
Pendant seize ans, entre 1998 et 2014, l’assèchement du lac d’Ourmia n’a pas été reconnu comme un problème public, ni par l’Etat ni par les élites intellectuelles. On me répétait que 70% de l’assèchement était dû au changement climatique. Le sujet n’existait pas dans le débat public.
Les critiques locales ont été systématiquement réprimées. Des scientifiques ont été menacés d’emprisonnement pour avoir pris la parole sur la question. Les données ont été manipulées afin de présenter l’assèchement du lac comme une conséquence quasi exclusive du changement climatique – sans mentionner les choix politiques et économiques adoptés par les gouvernements successifs depuis les années 1960. Les racines du problème sont pourtant anciennes: elles remontent aux grandes réformes agraires des années 1960-1970, à la nationalisation de l’eau et à l’industrialisation de l’agriculture, qui ont entraîné la multiplication des barrages.
«Les contestations environnementales se concentrent dans les périphéries»
Cette invisibilisation des luttes a touché d’autres régions périphériques, comme le Khousestan, où des populations manquent d’eau potable alors que la province fournit l’essentiel du pétrole du pays. Les mobilisations locales ont longtemps été ignorées, en partie parce qu’elles émanaient de minorités turques et azerbaïdjanaises, historiquement marginalisées. Depuis plus d’un siècle, ces mouvements ont des revendications, antiracistes notamment, balayées par les régimes successifs.
Comment les mouvements écologistes parviennent-ils malgré tout à s’organiser?
La lutte pour le lac d’Ourmia constitue le premier véritable mouvement pour la justice environnementale en Iran. Dès 2006, des manifestations ont eu lieu, suivies d’une répression extrêmement sévère: une trentaine de militants ont été condamnés à de lourdes peines de prison.
La force du mouvement tenait à la diversité de ses acteurs: intellectuels, experts scientifiques, écologistes, ONG environnementales, militants des droits ethniques turcs azerbaïdjanais – qui représentent la majorité des personnes arrêtées. À cela s’ajoutaient les supporters de l’équipe de football Traktor, un club régional azerbaïdjanais qui a joué un rôle majeur dans la publicisation de l’assèchement du lac entre 2009 et 2013. Le lac, bien que salé, occupait une place affective forte dans la région.
Les contestations environnementales en Iran se concentrent surtout dans les périphéries: pollution industrielle dans le nord, extraction minière dans l’ouest, incendies dans la région du Zagros, où certains militants ont perdu la vie en tentant d’éteindre les feux eux-mêmes. C’est aussi là qu’elles sont le plus réprimées.
Quels types de pressions, menaces ou risques encourent les chercheurs et activistes qui documentent ces crises environnementales et sociales?
Comme de nombreux opposants, les militants écologistes sont fréquemment assimilés à des perturbateurs de l’ordre public, à des menaces pour la sécurité nationale, voire à des espions. C’est notamment le cas des huit écologistes arrêtés depuis 2018, accusés d’espionnage et d’activités contre la sécurité nationale, puis condamnés en 2019. Dans les zones périphériques, cette criminalisation s’est manifestée plus tôt et de manière plus systématique.
Quels enseignements la situation iranienne peut-elle offrir sur la manière dont l’autoritarisme et la crise écologique interagissent ailleurs dans le monde?
C’est précisément ce sur quoi je travaille aujourd’hui. En Iran, le régime ne se contente pas de mal gérer les problèmes environnementaux: il refuse de les reconnaître comme tels. Théoriquement, ces questions sont prises en compte dans les plans quinquennaux de développement ainsi que dans la Constitution, mais, en pratique, nous sommes face à une véritable hypocrisie constitutionnelle. Les revendications écologiques ne sont pas seulement ignorées, elles sont niées. C’est ce que les sociologues appellent la construction d’un «non-problème» – une notion développée par le chercheur Emmanuel Henry.
En tant qu’Iranienne vivant en France, comment ressentez-vous ces événements à distance, notamment la répression qui accompagne ces mobilisations? Qu’est-il possible de faire à distance?
Je suis très inquiète. La priorité, c’est d’avoir des nouvelles de mes proches. Je suis la seule de ma famille à vivre à l’étranger. Parfois, on n’ose même plus regarder les images, de peur de reconnaître un visage familier.
J’ai réussi à obtenir quelques informations générales depuis Téhéran via un ami utilisant Starlink, mais il ne connaît pas ma famille. La variabilité des informations publiées sur le nombre de morts, qui pourrait s’élever à plus de 12 000 personnes, n’exclut pas l’hypothèse d’un véritable massacre en cours. L’angoisse est permanente.