La crapulerie trumpienne au Venezuela a choqué nombre d’entre nous: par sa brutalité asymétrique d’abord, par le faux-semblant de sa justification ensuite. Elle n’est pourtant qu’un nouvel épisode d’un impérialisme apparu de longue date au pays de l’oncle Sam. Les Etats-Unis aiment à parer la poursuite de leurs intérêts d’émouvants oripeaux: croisade pour la liberté, contre le communisme, pour la démocratie, contre le terrorisme, voire ces jours derniers, pour… la santé publique en ciblant le trafic de stupéfiants! Si Washington a endossé ce «fardeau de l’Homme blanc» (Rudyard Kipling) et gendarme le monde, c’est bien sûr, clame-t-on, dans le plus pur désintéressement et parce que la Providence en a décidé ainsi.
Au vrai, dans l’alternance de leur interventionnisme comme de leur isolationnisme, de leur libre-échangisme comme de leur protectionnisme, les Etats-Unis cultivent leurs intérêts bien compris: les intérêts, plus exactement, de leurs élites. Leurs opérations extérieures ont l’insigne «vertu» d’ouvrir des marchés à leurs produits finis, de détourner l’attention générale de conflits classistes (quand ce ne sont pas de scabreux scandales) – qui surgissent parfois en leur sein – et de gaver le complexe militaro-industriel, leur «Etat profond». Cette nation est par ailleurs la plus gourmande en matières premières, minerais, produits agricoles et exotiques souvent nichés dans des pays pauvres ou, plus exactement, à la pauvreté ou aux inégalités entretenues.
Du génocide de millions d’autochtones au rapt des époux Maduro, de la politique du «gros bâton» à la «diplomatie du dollar», la geste des Etats-Unis a varié ses méthodes, non ses fins. Tandis que la France et la Grande-Bretagne s’épuisaient à régir leurs empires coloniaux, les Etats-Unis inventaient une forme de pragmatique néocoloniale. Observant que l’administration directe d’un territoire étranger est chose coûteuse et que les résistances populaires la rendent régulièrement incommode, ils empruntèrent une autre voie. Une fois le capitalisme bien établi dans une contrée, le commerce et l’investissement de capitaux peuvent s’y épanouir à loisir sans qu’un contrôle politique direct apparaisse nécessaire. Le néocolonialisme s’accommode, de fait, de la reconnaissance d’une souveraineté de façade aux nations visées; si celles-ci ne font pas formellement figure de colonies, pas même de protectorats, leur indépendance politique est toutefois vidée de sa substance – Washington exerçant le contrôle serré de leurs ressources financières et économiques.
Ainsi que le détaille l’historien indien Vijay Prashad dans sa Brève histoire des opérations secrètes de Washington (2023), quand l’accès aux richesses ou aux marchés est compromis, d’autres méthodes, hybrides, conjuguant corruption, subversion, élections truquées, interventions militaires ou assassinats, prennent le relai. Dans un chapitre glaçant intitulé «Manuel pour un changement de régime», Prashad énumère les procédés éprouvés dans maintes contrées du Monde (Guatemala, Brésil, Congo, Viêt Nam, Grèce, Chili, Indonésie, Iran, Irak, Bolivie, Venezuela, etc.): tout coup d’Etat doit d’abord être savamment préparé par une guerre de l’information, une manipulation de l’opinion publique.
Ensuite, il convient de repérer la personne pouvant garantir les intérêts étasuniens sur place et de s’assurer que les généraux sont prêts. La chose une fois établie, on fait «hurler l’économie» (Richard Nixon, Henry Kissinger dixit au sujet du Chili d’Allende) du pays visé en ourdissant son isolement diplomatique, économique et financier; on le déstabilise, enfin, à coup de manifestations de masse (par la «location» de foule au besoin, comme à Téhéran en 1953) puis, le changement advenu, on nie – autant qu’il est possible – toute ingérence en évoquant un soulèvement populaire contre un pouvoir autoritaire. Faute d’y parvenir, on se contentera de «fabriquer l’amnésie»…
A l’intersection du promoteur véreux, du masculiniste sans surmoi et du rébus infantile de la télé-réalité, Trump et ses turpitudes grotesques ne doivent pas celer à nos yeux une réalité inchangée: l’action foncièrement impérialiste des Etats-Unis.
L’American way of life s’est fondée sur un génocide, sur l’esclavagisme et se perpétue sur l’exploitation à bon marché des ressources naturelles du Sud. Le «rêve américain» a pour envers le cauchemar de maints peuples. Et qu’en est-il, du reste, de ce «rêve» au pays même qui en a cultivé le mythe? «Le PIB (des Etats-Unis) par habitant est colossal, écrit l’ancien haut fonctionnaire Bruno Guigue (Philosophie politique, 2021), mais 20% de la population croupit dans la pauvreté. Les équipements sont vétustes, les inégalités criantes, le système scolaire déclinant. La violence règne, et les détenus américains représentent 25% des prisonniers de la planète. Plus de 30% de la population est frappé par l’obésité, et la crise sanitaire fait des ravages. L’espérance de vie moyenne aux Etats-Unis est passée derrière celle des Cubains.»
Cyniques, d’aucuns soupireront pour qu’advienne un coup d’Etat aux Etats-Unis mêmes! Plus cyniques encore – et répétant ce faisant une blague amère –, d’autres leur rétorqueront qu’étant dépourvu d’ambassade américaine, le pays est à l’abri d’une telle mésaventure… Un superficiel changement d’équipe gouvernementale modifierait sans doute le style, non le contenu de la politique américaine – une politique qui puise aux sources d’une libre entreprise avide et prédatrice, incapable de forger des relations pacifiques entre les êtres.
Encore moins entre les peuples.