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Une charge jubilatoire contre le trumpisme

Les écrans au prisme du genre

Une bataille après l’autre1>Une bataille après l’autre (2025), un film américain réalisé par Paul Thomas Anderson; avec Leonardo DiCaprio, Sean Penn, Benicio Del Toro, Teyana Taylor, Regina Hall, Chase Infiniti. de Paul Thomas Anderson est un film rafraîchissant dans la mesure où il plonge tête baissée dans la bataille politique cruciale qui se joue en ce moment aux Etats-Unis – un affrontement aussi brutal qu’inégal entre forces progressistes et forces réactionnaires – et qu’il ne masque pas son parti-pris.

Spectaculaire et jubilatoire, le prologue met en scène un petit groupe d’activistes (blanc·hes et afro-américain·es) qui organise une attaque contre un camp de détention de migrants. Cette attaque réussie est filmée du point de vue des activistes, en particulier le couple formé par «Ghetto Pat» (Leonardo DiCaprio) et «Perfidia» (Teyana Taylor) qui s’embrassent passionnément tout en posant des bombes. D’autres attaques vont suivre. Quelques mois plus tard, le groupe vit dans la clandestinité et Perfidia accouche d’une fille, qu’elle laisse à Pat pour retourner se battre. Mais elle sera arrêtée, acculée à trahir le groupe qui est démantelé. Les quelques survivants, dont Pat et sa fille, disparaissent dans la nature munis de quelques conseils de survie.

Quinze ans plus tard, on retrouve Pat, devenu Bob Ferguson, et Willa, sa fille adolescente qu’il a élevée dans une cabane au fond des bois, tout en en fumant de l’herbe en regardant de vieux films politiques, comme La Bataille d’Alger (Pontecorvo 1966). Willa (Chase Infiniti) est initiée aux arts martiaux sous la houlette de «Sensei» (maître en japonais), un activiste latino-américain (Benicio Del Toro). Entretemps, le colonel (Sean Penn) qui les poursuit de sa vindicte se met au service d’une organisation secrète de suprémacistes blancs. Il reçoit la mission de liquider Bob Ferguson et d’enlever sa fille. Bob est arrêté puis libéré par le réseau souterrain de militants qui se consacrent à la protection des immigrants clandestins.

La troisième partie du film oscille entre film d’action et burlesque. Dans un paysage désertique de collines, Bob se met à la recherche de Willa, enlevée par le colonel. S’ensuit une course-poursuite, filmée avec virtuosité; du pur spectacle qui débouche, après plusieurs carambolages, sur les retrouvailles du père et de sa fille.

Si le prologue censé se passer vers la fin des années 2000 est anachronique, puisque c’est dans les années 1970 que se sont développés les groupes violents d’extrême gauche comme les Weathermen et les Black Panthers, le camp de détention militarisé fait furieusement penser à l’actualité la plus immédiate.

L’intérêt de ce film politique est de décrire des activistes d’extrême-gauche sans les idéaliser, tout en prenant parti très clairement pour la résistance à la politique anti-immigrants qui est la clé de voute de la présidence actuelle. Si Bob Ferguson est joué par DiCaprio sur un mode burlesque (constamment drogué, il est incapable de se souvenir du mot de passe qui lui permettrait de s’identifier auprès de son réseau clandestin), le personnage le plus efficace est incarné par Benicio del Toro qui organise, sur le modèle du «chemin de fer souterrain» du temps de l’esclavage, le sauvetage des clandestins latino-américains.

Contrairement à Ari Aster (le réalisateur d’Eddington2>Un film dont l’ambiguïté politique a été relevée par l’auteure de la chronique: www.genre-ecran.net/?Eddington; ndlr., 2025), P.T. Anderson ne se trompe pas d’adversaire. Cependant, j’ai été choquée par l’hypersexualisation du personnage de Perfidia (son comportement est quasiment nymphomaniaque) et le fait qu’elle trahit le groupe pour sauver sa vie. Faire d’une femme noire un mauvais objet (elle a abandonné son bébé pour retourner se battre, moins par conviction que par plaisir égoïste, suggère le film) tout en valorisant l’homme blanc qui devient un père célibataire uniquement préoccupé de protéger sa fille, pose question d’un point de vue féministe et intersectionnel. Certes il y a une autre activiste noire, Deandra (Regina Hall), qui incarne la conscience morale du groupe et prend Willa sous sa protection, mais elle échoue, faute de la solidarité des ex-militantes devenues membres d’une communauté religieuse qui cultive le cannabis (!).

Notes[+]

Geneviève Sellier est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

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