Quelques heures après avoir reçu un «Prix de la Paix» bidon des mains du parrain de la coupole mondiale du foot-pognon, la FIFA, Trump a rendu publique la «Stratégie de défense nationale» de son administration. Qui contient cette promesse: mettre fin à l’«ère des migrations de masse». Mais l’«ère des migrations de masse» ayant commencé il y a au moins 100’000 ans pour les humains «modernes» (homo sapiens), voire plus de deux millions pour les humains archaïques (homo erectus), quand les uns et les autres ont quitté l’Afrique (à pied…) pour l’Asie, puis l’Europe et l’Amérique du nord, puis encore l’Australie, quelqu’un devrait rappeler à Trump, Vance et aux autres comiques de leur troupe que les Etats-Unis d’Amérique sont eux-mêmes nés d’une migration européenne «de masse», accompagnée d’une extermination des autochtones et d’une déportation forcée d’Africains. Un «grand remplacement», quoi… «Nous lancerons la plus grande opération de déportation de l’histoire des Etats-Unis», a promis Donald Trump, à propos de l’immigration illégale… «On aurait dû y penser quand il était encore temps», ont dû se dire les Amérindiens…
Le juriste Eugene R. Fidell pose (sans y répondre) la question: «M. Trump n’est-il qu’un autre Louis II de Bavière» (le roi fou) ou «un personnage bien pire?»… Il n’est en tous cas pas un personnage nouveau, porteur d’une idéologie nouvelle: ce qui est en train de se passer aujourd’hui aux USA, et les quelques lourds désirs de s’en inspirer ici, si ce n’est pas la campagne nazie des années 1930 contre l’«art dégénéré» que cela rappelle, c’est au moins le maccarthysme. Une campagne contre la culture, l’art, la création, l’histoire, à commencer par celle des Etats-Unis, qu’il faut narrer en évoquant le moins possible, et si possible pas du tout, ou en les niant, l’esclavage des Africains et le génocide des Amérindiens, mais aussi la recherche et la science: la culture et la science, cibles de la même connerie épuratrice, les voilà, enfin, réunies dans la même exigence de résistance… 6870 livres ont déjà été interdits dans les écoles, les universités, l’armée, les bibliothèques publiques: dans la liste, L’Amant de Lady Chatterley, évidemment, mais aussi le Journal d’Anne Frank, Maus de Spiegelmann, 1984 et Le Meilleur des Mondes, forcément, Dune, L’Orange mécanique, La Servante écarlate, L’Attrape-cœurs… Vous savez quoi lire ou relire… On se demandait en septembre si Trump, ses épigones et ses inspirateurs allaient nous faire entrer en l’an 1984 de l’ère d’Orwell ou dans le meilleur des mondes d’Huxley. Finalement, on n’aura pas à choisir: ils nous font entrer dans les deux en même temps…
Il y a cependant autre chose dans le trumpisme que l’inculture forcenée de Trump; il y a une vraie stratégie, une vraie pensée, politiques: «Pour mieux comprendre ce qui a rendu possible le retour de la violence trumpiste – et comment y faire face à l’avenir –, il faut commencer par revenir aux sources, c’est-à-dire au Project 2025 (publié) en 2023 par la Heritage Foundation, le plus influent think tank conservateur», suggère Thomas Piketty (Le Monde du 14 décembre 2025). Tout était prêt pour une «contre-évolution», non pas conservatrice, mais réactionnaire: il ne s’agit pas de conserver ce qui est, mais de revenir en arrière pour réinstaurer ce que l’on croit qu’il fut. Le Project 2025 désigne ses ennemis: les libéraux mondialistes et sociaux d’une part, et d’autre part les socialistes internationalistes (en confondant les sociaux-démocrates avec des révolutionnaires radicaux, ce qui ravit l’auteur de ces lignes). Il désigne aussi ce qu’il faut soutenir: les structures sociales traditionnelles, les communautés locales et familiales. Il formule enfin un objectif: affirmer la puissance des USA dans le monde, leur capacité d’expansion, y compris sur le mode de l’annexion (du Groenland, du Canada, de Panama), leur pouvoir d’imposer aux autres des contributions financières ou des ouvertures de marchés, leur capacité de repousser les développements d’une fiscalité internationale, d’un système de réparation climatique, d’aide au développement, de surveillance du respect des droits humains, de toute réforme du système financier international, et de se donner le droit d’ignorer le droit international lui-même en lui substituant une pure logique de rapport de force – dont l’épisode des droits de douane est une illustration parfaite: on y est fort avec les faibles (comme la Suisse), beaucoup plus prudent avec les forts (comme la Chine). Pourtant, si elle est socialement conservatrice, la Heritage Foundation est très libérale économiquement et fiscalement. Et Thomas Piketty conclut: «Le véritable ennemi de la droite nationaliste et extractiviste incarnée par les trumpistes est la gauche sociale-démocrate mondiale»; «la brutalité trumpiste est un signe de faiblesse» et le signe que «les Etats-Unis sont en train de perdre le contrôle du monde».
Il est bien optimiste, Piketty…