Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Bonnets jaunes et chemises vertes

Carnets paysans

Dans les jours qui ont suivi l’abattage d’un troupeau infecté par la dermatose nodulaire contagieuse en Ariège, le 12 décembre dernier, des mobilisations et blocages ont eu lieu dans différentes régions de France, à l’appel, parfois conjoint, de la Confédération paysanne (Conf’), de la Coordination rurale (CR) et de non-syndiqués.

Déjà évoquée, hélas, dans ces colonnes, la Coordination rurale a un curriculum très clair. Fondée dans l’opposition aux politiques agricoles européennes, elle rassemble depuis des années des dirigeants d’extrême droite (RN, Action française, Ligue du Midi…). Depuis les mobilisations agricoles de l’hiver 2023-2024, la CR s’est considérablement renforcée, prenant le pouvoir dans 14 chambres d’agriculture sur 88, contre 3 aux précédentes élections; multipliant les attaques directes contre des structures publiques ou associatives et appelant à «faire la peau» des écologistes1>Bertrand Venteau, président de la Coordination rurale, le 19 novembre dernier à l’ouverture du 32e congrès de l’organisation..

Entre deux mobilisations «unitaires» aux côtés de la Conf’, ces dernières semaines, l’organisation d’extrême droite a encore attaqué des locaux de la Ligue de protection des oiseaux, de l’Office français de la biodiversité, la permanence d’un député écologiste et un mémorial aux victimes des violences policières à Sainte-Soline.

Autour des récentes mobilisations, la même analyse médiatique qu’il y a deux ans s’est mise en place: elles seraient des révélateurs d’un «malaise» paysan, les actes désespérés d’un «monde qui se voit mourir». Cette interprétation fonde des appels à l’unité de la «paysannerie» qui seule pourrait lutter contre sa disparition, au-delà des clivages. Des éleveurs et éleveuses, membres des Soulèvements de la Terre, qui soulignent certes le nécessaire refus des idées réactionnaires de la CR, vont jusqu’à parler de «la longue agonie de la classe paysanne».

La gauche paysanne des années 1960 en France l’avait pourtant déjà analysé: il n’existe pas de «classe paysanne». Le dit «monde agricole» est traversé par la lutte des classes, entre des possédant·es et des exploité·es. L’analyse des Paysans travailleurs, groupe phare de cette gauche paysanne, concernait principalement les chef·fes d’exploitations et, certes plus timidement, l’exploitation dans la famille et l’organisation patriarcale des fermes. S’y ajoute, soixante ans plus tard, le constat que 42,9% du temps de travail sur les fermes en France est effectué par des salarié·es, non par les exploitant·es et leurs familles.

Qui serait alors cette «classe paysanne»? Peu d’analyses, ces dernières semaines, ont rappelé que cette paysannerie mythique et l’unité paysanne ont toujours été un des piliers idéologiques des extrêmes droites. Les seules évocations de celles-ci ces dernières semaines sont à nouveau pleines de condescendance, dépeignant une «base» désespérée qui se tromperait de cible.

Un des éléments significatifs des transformations agricoles des dernières décennies est l’effondrement du modèle traditionnel de polyculture-élevage centré sur l’élevage bovin, et avec lui les particularités de ce modèle: des structures de taille moyenne, des fermes dites familiales, c’est-à-dire patriarcales, une force de travail majoritairement non salariée, des outils de production imbriqués à la vie personnelle des exploitant·es, un surendettement croissant, etc.

On pourrait se pencher sérieusement sur ce modèle de polyculture-élevage qui s’effondre et s’interroger sur ce qu’il y a à en garder. Ce travail est mené au quotidien, loin des plateaux de BFM et CNews, dans les réseaux de la Conf’, à travers le projet d’agriculture paysanne. S’il est moins spectaculaire que les blocages, il représente une opposition concrète au projet agricole de la CR, basé sur la famille patriarcale, des modes de productions destructeurs et dépendants du pétrole, une exploitation du travail débridée et sans contrainte, le tout porté par une expression politique viriliste et libertarienne.

Nous verrons dans les prochains jours si la gauche paysanne, et plus largement les forces progressistes, parviennent à se mobiliser contre la montée du fascisme partout où nous vivons, et notamment en milieu rural. Dans le cas contraire, elles risquent d’être réduites à une composante de cette «unité paysanne», instrumentalisée pour la campagne de l’extrême droite aux municipales françaises de mars 2026.

Notes[+]

Alexandre Hyacinthe, ancien salarié agricole et ancien animateur de groupes de travail dans le réseau de l’Agriculture paysanne; Mathilde Vandaele, doctorante en sciences de l’environnement sur les questions agricoles; Frédéric Deshusses, observateur du monde agricole.

Chronique liée