Il s’agit du pire livre que j’ai lu en 2025. Avec Nexus, Yuval Noah Harari atteint de nouvelles profondeurs intellectuelles et politiques. Après Homo Sapiens, Homo Deus et 21 leçons pour le XXIe siècle, trois volumes vendus à des dizaines de millions d’exemplaires dans le monde, l’historien (spécialiste de l’histoire militaire médiévale) se fait oracle de l’apocalypse que l’intelligence artificielle serait sur le point de provoquer.
Comme ses précédents ouvrages, dotés d’un vernis académique et intellectuel mais privés de substance, Nexus est une lecture désespérante. Les prétentions d’Harari sont, ici aussi, grandes: Nexus ne propose rien de moins qu’une nouvelle interprétation de ce qu’est l’«information». Il existerait en effet une «vision naïve de l’information» selon laquelle les informations seraient une description de la vérité et qu’accumuler les informations permettrait de mieux comprendre le monde. L’antidote naïf à la désinformation serait «plus d’informations». Qui, au juste, défend cette position naïve? Harari ne se donne jamais la peine de nous l’expliquer, puisque personne ne le fait. Le voilà donc parti combattre des moulins à vent.
Qu’est-ce donc que l’information? L’information n’a, pour Harari, aucun lien avec la vérité: il ne s’agit que d’un réseau connectant les individus qui partagent cette information. Peu importe si elle est vraie ou fausse, l’information crée un «nexus social» qui engendre des groupes. Fumeuse et oisive (lire Platon aujourd’hui constitue-t-il un réseau de 2500 ans d’histoire?), cette nouvelle théorie de l’information n’est jamais confrontée aux travaux des historiens des sciences et des savoirs. Plus facile – et plus lucratif –, Harari développe son exposé en piochant des anecdotes ici et là, sautant d’un exemple à l’autre sans jamais approfondir vraiment.
Prêt à tout pour vendre son livre, Harari sacrifie jusqu’à la vérité historique. Dès les premières lignes, celles censées accrocher le lecteur, le voilà qui demande: «la plupart des Allemands, en 1933, n’étaient pas des psychopathes. Alors pourquoi ont-ils voté pour Hitler?» Or, justement, tout historien sérieux (ou tout écolier allemand de 13 ans, ou tout lecteur de Wikipédia) sait que les Allemands n’ont pas voté pour Hitler en 1933: non seulement Hitler n’a jamais été élu, mais son parti (NSDAP) n’a jamais été majoritaire en Allemagne. Voilà qui donne d’emblée le ton de Nexus. Harari s’enfonce encore dans le ridicule: le pigeon qui illustre la couverture du livre n’est autre que «Cher Ami», le messager qui délivra un message crucial permettant de sauver le «Bataillon perdu» des troupes américaines durant la Première Guerre mondiale. L’anecdote est bien choisie, mais peut-être pas comme Harari l’imaginait: mythe de propagande que même les historiens militaires américains remettent en question, l’anecdote de Cher Ami démontre surtout qu’un rapport souple à la vérité historique permet de raconter de belles histoires.
Mais Nexus est plus qu’un mauvais livre, hâtivement écrit pour enrichir son auteur. Comme Harari le répète dans l’ouvrage, il est profondément lié aux entrepreneurs de l’intelligence artificielle. Comme nombre d’observateurs et quelques historiens de la technologie l’ont signalé, le terme «intelligence artificielle» est une invention ancienne servant avant tout à vendre un produit encore inachevé. Nexus participe donc à l’opération de marketing d’ampleur globale qui a cours depuis le lancement de ChatGPT. En prédisant un avenir apocalyptique si nous ne prenons pas d’action immédiate (mais Harari n’explique jamais lesquelles) et en proclamant que ledit produit nous force à reconsidérer nos concepts les plus élémentaires (l’information!), Nexus est moins une réflexion qu’un prospectus publicitaire pour les entrepreneurs de la technologie, et sert surtout à consolider la place d’Harari à Davos et ailleurs. Si je l’ai lu, c’est parce qu’il m’a été recommandé en marge d’un événement universitaire par une journaliste de la BBC. Faites-vous, et faites à vos proches, une faveur et n’achetez pas, ne lisez pas et ne recommandez pas ce livre.