La notion de fin du monde est un des concepts les plus stupides du christianisme. D’abord par son imprécision: s’agit-il de la fin des humains, de la vie, du monde physique? Trois types d’événements qui n’ont aucune raison d’être synchrones, ou même possible pour le dernier. Pourtant, en obsédant le révérend Thomas Robert Malthus, le concept de fin du monde, issu de textes dits sacrés, allait permettre une avancée scientifique considérable dans la compréhension des mécanismes de la vie. Pour employer un terme aussi pédant que précis, ce concept s’est révélé très «heuristique». A l’opposé des paroissiens qui gobent n’importe quel conte de fées sans chercher à comprendre, Malthus, convaincu du destin fatal de nos civilisations, avait une grande curiosité scientifique. Celle-ci l’a poussé à chercher comment le Seigneur réaliserait son funeste projet d’Apocalypse, avant de passer au folklore de la résurrection des morts et autres broutilles. Ainsi, il fit deux observations fondamentales concernant les relations entre la population anglaise de cette fin du XVIIIe siècle et ses aliments.
Grâce aux progrès de l’agriculture, ces ressources augmentaient, mais à un rythme modeste et constant. Tandis que le nombre d’individus à nourrir augmentait beaucoup plus vite, à un rythme qui ne cessait de s’accélérer. On allait donc, de plus en plus vite, vers une famine généralisée. Pour aggraver le tout, la croissance de la population n’était pas homogène car les pauvres faisaient beaucoup plus d’enfants que les riches. Richesse et pauvreté étaient, dans l’Angleterre néocapitaliste, des caractères très «héritables», transmis presque toujours des parents aux enfants. La fécondité supérieure des pauvres allait donc augmenter leur proportion dans la population. De plus en plus de pauvres, de moins en moins de riches et tout le monde affamé se battant pour des ressources insuffisantes: Bingo! Le révérend Malthus avait, dans les longues centaines de pages de son Essai sur le principe de population (1798), résolu l’équation de la fin du monde…
Des détails restaient à préciser mais, du point de vue de la biologie, Malthus avait fait des découvertes fondamentales pour l’écologie et la théorie de l’évolution que Lamarck, s’inspirant de Buffon, allait publier entre 1800 et 1809 (année de la naissance de Charles Darwin). D’abord, sur le cas humain, Malthus insiste sur les relations entre ressources et évolution en nombre de la population, suggérant que la croissance «géométrique» de la population serait limitée par les possibilités de croissance, au mieux «arithmétique», de ses ressources. Ensuite et surtout, en insistant sur le changement de proportions des pauvres et des riches, par suite de la fécondité supérieure des premiers, Malthus découvre le principe essentiel de la fécondité différentielle, qui permet aux caractères de se répandre ou de se raréfier dans les populations. La fécondité différentielle, plus encore que la mortalité différentielle, est le mécanisme principal de la sélection naturelle, dont la paternité est abusivement attribuée au seul Charles Darwin… Lequel a lu l’essai de Malthus, en croisière sur le Beagle. Cependant, obsédé par l’idéologie de la «lutte pour la vie», il ne l’avait pas très bien compris. Mais ceci est une autre histoire…
Malthus ne se serait bien sûr pas opposé au désir divin d’Apocalypse en proposant de réguler les naissances ou de brider la fécondité des pauvres! Des institutions scientifiques ont pourtant publié plusieurs versions abrégées et censurées de son essai, où il n’est plus question de la fin du monde et du Jugement dernier! De prétendus néomalthusiens économistes ou démographes ont répandu des idées et des pratiques sans rapport avec ses écrits, au point de faire un repoussoir péjoratif du qualificatif «malthusien». C’est tout juste si l’on ne trouve pas des préservatifs Malthusix dans des distributeurs. Alors que Thomas Robert les aurait sûrement mis… à l’index!