«Je veux le dire ici très clairement: la vraie ligne de démarcation aujourd’hui, elle se trouve entre ceux qui veulent agir, même imparfaitement, même dans un système capitaliste, et ceux qui préfèrent ne rien faire dans la confortable attente d’une solution parfaite.» C’est par ces mots que François Gemenne, professeur à HEC Paris et figure du débat climatique hexagonal, a conclu son billet radiophonique hebdomadaire du 28 juin sur France Info. Dans un billet consacré au «recul de l’écologie en Occident», Gemenne s’en est pris, pendant près d’une minute quinze (sur les quatre minutes de son billet), aux ennemis de l’intérieur du camp écologiste.
Ecologistes qui minoreraient la gravité du changement climatique au regard d’autres limites planétaires. Ecologistes qui s’interrogent sur l’impact environnemental et social de la transition (ressources en eau, métaux critiques). Ecologistes qui se questionnent sur la notion même de transition. Ecologistes anticapitalistes. Ces «soi-disant» écolos avec leurs «soi-disant» discours écologistes, assène Gemenne, produisent tous.tes. le même effet: l’immobilisme.
Mais en réalité, l’immobilisme, c’est lui. Tel un hamster dans sa roue, il croit avancer alors qu’il fait du surplace. Il relaie ad nauseam les mêmes anathèmes que tant d’autres portent et ont portés avant lui: il y aurait ceux qui agissent et ceux qui ne font rien. Les acteurs et les contempteurs. Les bons et les mauvais.
Cette façon manichéenne de cadrer l’enjeu climatique est dangereuse. Elle met tous.tes celleux qui s’opposent à la vision et l’approche qu’il incarne dans un même sac. «Il serait trop facile, nous explique Gemenne dans son billet, de rejeter toute la responsabilité de la situation actuelle sur l’extrême droite, les forces réactionnaires, les médias ou la désinformation. La transition, elle a aussi de sérieux adversaires dans les rangs écologistes.»
A s’y méprendre, une analyse écologiste critique, argumentée, contradictoire, étayée par des faits (et parfois des années de recherches) sur l’inefficacité des politiques climatiques actuelles ne vaudrait donc guère plus qu’une saillie anti-écolo d’un Pascal Praud sur la chaine CNews. C’est assez navrant de voir un scientifique entretenir l’amalgame entre ceux qui, par leurs interrogations et leurs critiques, font avancer notre compréhension des enjeux, et ceux qui cherchent à escamoter tout débat sur la transition bas carbone (quitte à nier les faits scientifiques).
Plus largement, et pour reprendre l’expression du géographe Erik Swyngedouw, le cadrage de Gemenne est dangereux car il contribue à la post-politisation du débat sur la transition bas carbone1>Swyngedouw, Erik (2018), Promises of the Political: Insurgent Cities in a Post-Political Environment, MIT Press, doi.org/10.7551/mitpress/10668.001.0001. Post-politisation foncièrement politique puisqu’elle naturalise l’idée d’une seule et unique transition possible ; une transition centrée sur le verdissement du capitalisme. Au lieu d’assumer son positionnement (parfaitement respectable, du reste) et d’accepter la contradiction, Gemenne opte pour la médisance. En s’attaquant comme il le fait (et sans les nommer) à ceux qui s’interrogent sur les limites de son approche et qui promeuvent d’autres visions et stratégies que la sienne, il alimente lui-même une forme d’immobilisme; un immobilisme de la pensée et de l’analyse qui a contribué et contribue encore à l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.
Pour reprendre l’image du hamster dans sa roue, pour avancer, il faut désolidariser la roue du support qui la maintient en place. Cela suppose de s’arrêter de tourner, de sortir de la roue, d’en comprendre le fonctionnement, d’en identifier les failles et de les exploiter. C’est ce que font celles et ceux qui ne se satisfont pas du statu quo écologiste incarné par François Gemenne. Gemenne a choisi de rester dans la roue. Il estime peut-être qu’à force de tourner et en accélérant la cadence, elle finira par se décrocher d’elle-même. C’est une idée de la transition. C’est celle qui a dominé le débat climatique ces vingt dernières années (avec les résultats que l’on connaît). Ce n’est pas la mienne. Ni celle de nombreux acteurs du débat, qui, à l’instar des activistes environnementaux, syndicalistes, féministes, peuples autochtones, et représentants de la jeunesse mobilisées ces dernières semaines à Bonn (Allemagne) dans le cadre des négociations climatiques onusiennes, estiment qu’une autre transition, axée sur la justice, sur la critique du capitalisme vert, sans oublier la dénonciation du génocide à Gaza, est à la fois nécessaire et possible.
Notes