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Un «Bel Age»? Pourquoi pas, mais…

Roger Giraud, membre de l’AVIVO, revient sur la nouvelle «Politique de la longue vie» de la Ville de Genève, visant à améliorer la qualité de vie des seniors. Une démarche louable, selon le retraité, «mais il ne faudrait pas que ce postulat se limite à quelques expériences louables bien localisées».
Aîné·es

Dans un monde en changement, la place des aîné·es a subi des mutations importantes et l’on s’interroge notamment sur de nouvelles formes d’habitat. Des innovations, riches et pratiquées avec grande délicatesse, sont mises en route en Ville de Genève sous l’éclairage d’un postulat généreux: «Le bel âge, fruit de la longue vie»1> Lire Le Courrier du 09 septembre 2024  . Les vieux doivent-ils dire merci? Oui, ne soyons pas avares de félicitations pour ses auteurs. Mais ce postulat n’est pas sans risque selon qui se l’approprie, en particulier dans le domaine du soin, où il pourrait bien être détourné: les vieux sont-ils des sujets de soin ou ne les aborderions-nous pas parfois en objets de soin?

Le Bel Age à domicile. Le vieillissement à domicile, avec l’aide que cela requiert, se retrouve en première ligne; l’aide est porteuse d’une responsabilité déontologique exigeant une grande disponibilité en temps, mais également en termes d’état d’esprit. Quel que soit le niveau des bonnes intentions, l’institution s’approprie le monde des aîné·es comme un monde à charge régi par le chronomètre, les règlements et les contraintes financières… Ne serait-ce pas plutôt sous forme de dialogue qu’une relation saine s’installe, en lieu et place d’injonctions autoritaires plus ou moins déguisées et bien présentées, mais souvent mal vécues?

Le Bel Age en IEPA. Il arrive que le maintien à domicile à son tour devienne parfois compliqué: la vie s’allongeant, l’IEPA (immeuble à encadrement pour personnes âgées) peut être envisagé comme une étape de vie, que la Cour des comptes de Genève définit ainsi: «L’IEPA a pour vocation de maintenir et préserver l’autonomie des personnes âgées le plus longtemps possible dans un contexte domiciliaire»2> Audit de gestion, Immeubles avec encadrement pour personnes âgées (IEPA), Etat de Genève, fév. 2018.. Si la promotion de l’autonomie constitue toujours l’ambition centrale de l’action sociale comme dans l’habitat privé, l’exercice se joue ici dans une vie de voisinage, donc riche de ce point de vue, mais en comportant les risques inhérents à ce qui devient un monde clos entre personnes âgées. L’institutionnel prend subrepticement le relais du relationnel, avec ses propres logiques et nécessités organisationnelles: contrôle et contraintes dominent créativité et initiative. Pourtant, on admet que la santé relève de multiples composantes sociales telles que la capacité d’inventer son destin, de mettre à l’œuvre ses compétences dans un cadre généreux, ouvert, attentif, chaleureux, convivial et humain.
Dès lors, il est permis de s’interroger, comme le faisait la Cour des comptes dans son rapport de 2018: «Les prestations de sécurité, de socialisation et d’aide sociale doivent-elles être délivrées exclusivement par une institution de santé?». Un adage populaire affirme «à chacun son métier». L’action sociale, tant individuelle que collective, s’avère incontournable dans les IEPA, pour autant que la mission initiale soit sauvegardée; à défaut, ils deviendraient progressivement des EMS moins coûteux, mais aussi moins dotés. De ce point de vue, un sérieux recentrage s’impose.

Vivre en chantier. Il reste également qu’un lourd problème se fait jour en matière de besoins et de planification. Les besoins en IEPA seraient couverts jusqu’en 2028… Quatre IEPA se trouvent actuellement en rénovation ou en phase d’imminente rénovation. Comment peut-on expliquer qu’il est pratiquement impossible de reloger des locataires contraint·es de fuir, sinon de vivre au cœur d’énormes chantiers pendant de très longs mois? Nous sommes dans une situation de crise qui, semble t-il, n’avait, au mieux, pas été anticipée, au pire, parfaitement été négligée. Les fondations propriétaires elles-mêmes se retrouvent fort embarrassées.

Et pour la suite? «Une longue vie pour un bel âge» est une affirmation certes séduisante, et les porteurs de cette initiative doivent être félicités, mais il ne faudrait pas que ce postulat se limite à quelques expériences louables bien localisées. Le moment est venu pour les acteurs concernés de dépasser les autojustifications et autocongratulations afin de réfléchir plus fondamentalement en vue de nouvelles formes d’accompagnement social.
Le monde des vieux recèle suffisamment de richesses, d’expériences, de créativités vécues pour être mises en valeur et, surtout, mises en pratique. Ces aîné·es n’ont aucun bénéfice à être «encadré·es», comme on ose le dire, mais doivent être stimulé·es. Il importe de passer du monde de l’assistance au monde de la solidarité afin d’écarter résolument toutes menaces de marchandisation et, surtout, de normalisation. Car le formatage du monde signe l’échec de la diversité en ce qu’elle a de plus précieux: une humanité plurielle, diverse et constructive où les plus démuni·es seront les premiers bénéficiaires. Alors, dans une telle humanité, les vieux que nous sommes auront de quoi largement espérer!

Notes[+]

Roger Giraud est retraité, membre actif de l’AVIVO (Association de défense et de détente des retraité·es).